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Full text of "La poésie du Moyen Âge. Leçons et lectures. Première série. Troisième édition"

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Ex Librts 

C. OGDEN 


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POÉSIE DU MOYEN AGE 


PREMIÈRE SÉRIE 


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A LA. MÊME LIBRAIRIE 


La poésie du moyen âge, 2 e série» par M. Gaston Paris, 
professeur au Collège de France. 1 vol. in-16, bro- 
ché, 3 fr. 50 

Manuel d'ancien français du xi® au xrv® siècle, par M. Gaston 
Paris. 4 vol. in-16, brochés : 

I. Histoire de la littérature française au moyen âge (xi-xiv® siècles) ; 

2 e édition. 1 vol. 2 fr. 50 

II. Grammaire sommaire de V ancien français (en préparation). 

III. Choix de textes français du moyen âge (eh préparation). 

IV. Glossaire (en préparation). 

Chanson de Roland. Extraits publiés avec une introduction, 
des observations grammaticales, un glossaire et des notes, 
par M. Gaston Paris. 1 vol. petit in-16, cartonné, 1 fr. 50 

Extraits des chroniqueurs français (Villehardouin, Joinville, 
Froissa'rt, Commines), publiés avec des notices, des notes, 
un appendice, un glossaire des termes techniques et une 
carte, par MM. Gaston Paris, et Jeanroy, professeur à la 
Faculté des lettres de Toulouse; 3 # édit. 1 vol. petit in-16, 
cartonné, 2 fr * 50 


Coulommiers. — lmp. Paul BRODARD. — 707-04. 


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CALïEttRIllP 




AÜGEL» 

A 


POÉSIE DU MOYEN AGE 

s, v 

LEÇONS ET LECTURES 


PAR 


GASTON PARIS 

Membre de l'Institut 




ç- k . PREMIÈRE SÉRIE 

LA POÉSIE DU MOYEN AGE 
LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 
LA CHANSON DE ROLAND — LE PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 

l’ange et l'ermite — l’art d’aimer 

PAULIN PARIS ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 


TROISIÈME ÉDITION 


PARIS 

librairie hachette et O* 

"9, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 19 

1895 

Draita de traduction it de reproduction rtmvét- 


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PRÉFACE 


J’ai réuni dans ce volume sept leçons ou 
lectures académiques, faites à différentes épo- 
ques (1866-1884), et qui se rapportent toutes 
à la littérature et surtout à la poésie du 
moyen âge, objet de mes études depuis plus de 
vingt-cinq ans. Ce sont des morceaux destinés 
à un cercle de lecteurs plus étendu que celui 
auquel s’adressent les travaux de recherche 
ou de critique que j’ai publiés jusqu’ici. Le 
plus grand plaisir du savant est, à coup sûr, 
l’investigation en elle-même, et il consent volon- 
tiers à laisser à d’autres le soin de mettre en 
œuvre les matériaux qu’il a pour tâche d’ex- 
traire, de classer et de contrôler. Mais il ne lui 
est pas interdit, et il lui est quelquefois imposé 
de donner à un public autre que celui de ses 
pareils une idée de la valeur de ces matériaux 
et de l’emploi qu’on en peut faire pour tel 
ou tel chapitre de l’histoire générale de l’es- 

2015231 


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TI 


PRÉFACE 


prit humain. La pensée qu’il concourt à l’édi- 
fication de ce grand monument éveille et 
soutient sans cesse son ardeur dans le cours 
de ses recherches, qui pourraient parfois sem- 
bler peu dignes du temps et de la peine 
qu’elles exigent, si elles n’avaient pas d’autre 
but que leur objet immédiat. Plusieurs de 
ces morceaux avaient déjà été imprimés des 
personnes dans le jugement desquelles j’ai 
confiance ont cru qu’il y aurait intérêt à les 
réunir, et que le public lettré pourrait trouver 
dans ce recueil quelque instruction et quelque 
plaisir. Si ce petit volume rencontre un accueil 
favorable, il me sera facile d’en donner pro- 
chainement un autre, composé de morceaux 
analogues et se rattachant de près au premier. 

Toutes les études qu’on lira plus loin ont la 
forme de discours publics. Je n’ai pas cru devoir 
changer cette forme, et j’ai même laissé sub- 
sister quelques pages qui n’avaient qu’un intérêt 
momentané ou personnel. J’ai tenu à repro- 
duire ces discours tels absolument qu’ils ont 


4. Le premier dans la Revue des cours littéraires et scien- 
tifiques (janvier 186*1), le dernier dans la Romania (janvier 
1882); les quatrième, cinquième et sixième dans les publi- 
cations de l’Académie des Inscriptions; le second et le troi- 
sième étaient inédits. 


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PRÉFACE 


VIP 

été prononcés; j’insiste sur ce point notamment 
pour le troisième (la Chanson de Roland et la 
nationalité française), qui a été composé et lu' 
(décembre 1870) dans des circonstances dou- 
loureuses dont il conserve l’impression immé- 
diate, déjà difficile à bien retrouver aujour- 
d’hui pour ceux qui l’ont ressentie, et bien 
plus difficile à concevoir pour ceux que leur- 
âge a empêchés de l’éprouver alors. Dans les- 
autres études, il y a plus d’un point sur lequel 
je m’exprimerais aujourd’hui quelque peu dif- 
féremment; mais il est malaisé de modifier un 
détail, dans un exposé qui se tient, sans dé- 
ranger les rapports et les proportions, et d’ail- 
leurs il peut n’être pas inutile de voir les dif- 
férences d’appréciation qui se produisent am 
cours d’une longue série d’années uniquement 
consacrées à un même ordre de recherches *. 

Ces différences sont d’ailleurs légères : dans- 


1. Je dote faire remarquer que l’étude sur le Pèlerinage - 
de Charlemagne a été publiée sous une autre forme, beau- 
coup plus développée et accompagnée de notes, dans la 
liomania (janvier 1880), et que le morceau sur VArt d* Aimer 
est extrait d’un travail général sur les traductions et imita- 
tions d’Ovide au moyen âge, qui vient de paraître dans le 
tome XXIX de Y Histoire littéraire de la France . J’ai l'intenlion 
de reprendre, en la développant et en y joignant les indi» 
cations précises qui manquent ici, l’élude sur l'Ange et- 
l' Ermite • 


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VIII PRÉFACE 

l’ensemble, je suis demeuré fidèle aux idées 
que j’exprimais dans ma jeunesse sur la poésie 
du moyen âge, sur l’importance qu’elle a pour 
l’intelligence du développement de notre con- 
science nationale, et sur l’esprit dans lequel il 
faut l’étudier et s’efforcer de la comprendre. 
On a célébré cette poésie, dans ces dernières 
années, avec un enthousiasme fort sincère, 
mais quelquefois peu judicieux dans son objet 
ou peu mesuré dans son expression; on l’a 
attaquée avec mauvaise humeur et en se pla- 
çant à un point de vue qui n’a rien de scien- 
tifique. On ne trouvera dans les leçons et lec- 
tures qui forment ce recueil ni l’exaltation ni 
le dénigrement qui me semblent également 
Surprenants en pareille matière. La poésie du 
moyen âge offre assurément même aux esprits 
les plus délicats et les plus cultivés, pourvu 
qu’ils ne se refusent pas de parti pris à les 
accepter, de véritables jouissances : elle frappe 
souvent l’imagination et touche le cœur par 
sa grandeur naïve, par sa simplicité, par l’in- 
tensité du sentiment qui la pénètre, ou elle 
plaît par la grâce svelte et la vive allure de 
l’expression. Il est sûr, d’autre part, que non 
seulement elle ne répond pas aux exigences 


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PRÉFACE 


IX 


du goût classique et qu’elle heurte toutes les 
habitudes dont nous trouvons souvent com- 
mode de faire des règles, mais encore qu’elle 
a des défauts généraux, des pauvretés et des 
faiblesses incontestables : on y trouve souvent 
un singulier mélange de bizarrerie et de bana- 
lité, de grossièreté et de convention; l’expres- 
sion y est rarement originale, personnelle et 
nuancée; enfin il faut bien reconnaître que 
le plus habituel des défauts qu’elle présente, 
comme le plus insupportable, est la platitude. 
C’est malheureusement l’écueil que l’esprit 
français, à toutes les époques, côtoie volon- 
tiers et touche trop souvent, comme d’autres 
l’obscurité, le vague ou l’emphase. 

Je n’ai jamais cherché, pour ma part, à 
réclamer pour celte poésie l’admiration de 
ceux qu’elle ennuie ou qu’elle révolte : il leur 
est bien facile de n’en pas prendre connais- 
sance, et c’est un droit dont le public, en 
général, use largement. Mais je suis convaincu 
que, malgré tous les dédains et tous les ana- 
thèmes, elle se fera, par ses productions vrai- 
ment significatives, dans la culture générale, 
dans l’instruction des lettrés, dans l’éducation 
nationale, une part de moins en moins con- 


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X 


PRÉFACE 


testée, qui sera d’ailleurs et doit rester sage- 
ment restreinte. C’est l’affaire du progrès lent 
que le temps réalise tout seul quand il s’agit 
d’une idée juste, et qui s’accomplira ici sim- 
plement par la connaissance plus complète et 
l’accès plus facilité de cette vieille poésie. Ou 
bien la nationalité française disparaîtra, ce 
qu’à Dieu ne plaise, ou bien elle voudra se 
retremper à ses sources vives, et se fortifier 
par une sympathie tendre et ferme en même 
temps pour toutes ses manifestations sur le 
sol où elle s’est formée, depuis les chants 
naïfs de son enfance, si puissants déjà et qui 
retentissaient dans l’Europe entière, jusqu’aux 
œuvres les plus travaillées et les plus par- 
faites de son génie en pleine conscience de 
lui-même. 

Quoi qu'il en soit de ce point de vue, celui 
de la science pure est encore supérieur. Les 
productions littéraires, tout le monde le com- 
prend ou devrait le comprendre aujourd’hui, 
sont, comme tous les faits historiques, des phé- 
nomènes soumis à des conditions. Comprendre 
ces phénomènes dans leurs caractères multi- 
ples, assigner à chacun d’eux sa date et sa 
signification, en démêler les rapports, en dé- 


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PRÉFACE 


XI 


gager enfin les lois, telle est la tâche du savant. 
Or, de tous les faits qui constituent l’his- 
toire, il n’en est pas qui se comparent, pour 
l’instruction qu’ils contiennent, à ceux dont 
se compose l’histoire littéraire. Les œuvres 
littéraires, et surtout les œuvres poétiques, 
sont des produits directs des âmes, et nous 
les révèlent, à l’aide du signe transparent des 
mots, bien plus clairement que ne font les 
monuments de l’art, plus clairement même et 
plus complètement que les actes réellement 
accomplis, dont nous connaissons d’ailleurs 
un si petit nombre. Un vers, un mot parfois 
nous ouvre sur toute une manière de penser, 
de sentir et de vivre des vues que nous n’au- 
rions pas soupçonnées. Ceux qui consacrent 
leur temps et leur travail à l’histoire litté- 
raire bien entendue, s’ils la font progresser 
en quelque partie, peuvent être assurés de ne 
pas les avoir mal employés. Le public frivole, 
qui trouve bien dépensé le temps qu’il perd à 
mille soucis aussi vains que ses plaisirs, 
s’étonne parfois de l’étroitesse du champ où 
peut s’enfermer toute une vie d’études; il ne 
comprend pas que la profondeur de la re- 
cherche compense et au delà ce qui lui manque 


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XII 


PRÉFACE 


en largeur. A mesure que le bien-être maté-, 
riel et la facilité de la vie augmentent dans 
nos sociétés, il se forme pour ainsi dire, au 
profit de la science et de l’art, une plus grande 
réserve de loisirs. On peut aujourd’hui trouver 
une existence honorable, et, pour peu qu’on 
aime son métier, heureuse, rien qu’en se mon- 
trant un explorateur quelque peu habile d’une 
branche très -spéciale des connaissances 
humaines. De là cette grande division du tra- 
vail qui effraye parfois les philosophes eux- 
mêmes : on lui doit cependant les immenses 
progrès que les sciences ont réalisés dans 
notre siècle, et on lui en devra de bien plus, 
grands encore si quelque perturbation violente 
et prolongée ne vient pas arrêter le cours de 
la civilisation européenne. La psychologie his- 
torique, qui est l’examen de conscience de 
l’humanité, ne se développe que grâce à une 
infinité de recherches extrêmement précises 
et souvent extrêmement ténues; elle est peut- 
être, à l’heure qu’il est, la plus arriérée des 
sciences, et cela s’explique par son importance 
et sa complexité mêmes : l’anthropologie, l’eth: 
nographie, la géographie, l’histoire des faits^ 
celle des lois, des mœurs, des religions, des 


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PHÉFACE 


XII! 


philosophies, des sciences, des arts, des lettres, 
doivent d’abord lui apporter leurs résultats, et 
il s’en faut que ces résultats soient encore suf- 
fisamment clairs et connus. Grâce à la minu- 
tieuse exactitude, à la méthode sévère, à la 
critique à la fois large et rigoureuse qu’on 
exige maintenant de ceux qui font de l’histoire 
littéraire, celle-ci pourra bientôt présenter à la 
science dont elle dépend, et qui n’est elle- 
même qu’une auxiliaire de la psychologie pro- 
prement dite, un tribut vraiment utile et prêt 
à être utilisé. Dès aujourd’hui on peut près* 
sentir quelques-uns des résultats que dégage- 
ront tant de travaux de détail : en ce qui con- 
cerne la poésie française du moyen âge, on 
en trouvera ici quelques-uns, qui, dans leur 
ensemble et provisoirement , peuvent être 
regardés comme à peu près dignes de con- 
fiance. 

En dehors de cette considération un peu 
austère, les morceaux que je rassemble me 
paraissent susceptibles d’intéresser les lec*. 
teurs, en leur présentant sous divers aspects 
la vie de nos pères d’il y a sept ou huit siècles, 
qui habitaient notre patrie, qui nous ont trans- 
mis leur sang, qui parlaient notre langue, et 


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-XIV PRÉFACE 

-chez lesquels nous trouvons si souvent et notre ' 
•esprit et. notre cœur. Les Français du xi e siècle 
étaient déjà de vrais Français : ils aimaient la 
France autant que nous, et s’aimaient entre 
•eux plus peut-être que nous ne faisons; leur 
génie ressemblait au nôtre, et nous les com- 
prenons pour peu que nous nous en donnions 
ia peine. Qui ne pleure avec Charlemagne la 
mort héroïque de Roland? Qui ne rira encore 
des gaietés toutes parisiennes du Pèlerinage? 
•Qui ne retrouve dans nos meilleures chansons 
•de geste l’esprit héroïque de nos tragédies, et 
dans nos fabliaux et nos farces la verve réa- 
liste de nos comédies? Qui ne reconnaît, dans 
les élégants romans de Chrétien de Troyes et 
de ses émules, avec les premiers modèles de 
nos romans, l’image de cette société polie 
dont la France, alors comme plus tard, a donné 
l'exemple? La littérature du moyen âge, pour 
peu qu’on sache lui demander ce qu’elle con- 
tient, est le premier chapitre de nos mémoires 
•de famille, et, ne fût-ce qir’à ce titre, elle a 
droit, semble-t-il, à notre intérêt et à notre 
sympathie. 


Paris, U mars 1885. 


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LA 


POÉSIE DU MOYEN AGE ‘ 


Messieurs, 

Ce n’est pas sans une vive émotion que je monte 
dans cette chaire, au pied de laquelle je devrais 
encore être assis. Ce n’est pas sans un tremblement 
facile à comprendre que ma voix inexpérimentée 
entreprend de vous remplacer pour quelques mois 
une parole à laquelle quinze ans de fécond ensei- 
gnement ont habitué cette enceinte, et qui vous est 
devenue, j’ose le dire, presque aussi chère qu’à 
moi-même. Puissiez-vous ne pas m’en vouloir de 
vous priver passagèrement de leçons aimées, et 
reporter sur le fils une part de la bienveillance 
que vous avez toujours accordée au pèrel C’est cet 

1 Leçon d’ouverture faite au Collège de France (comme 
remplaçant) le 3 décembre 1866. 


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2 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

espoir qui seul me soutient au moment où .j’ose, 

moi inconnu et presque encore écolier, parler dans 

ces murs glorieux, où le savoir le plus solide et 

la plus brillante éloquence sont accoutumés à se 

rencontrer. 

Il y a quinze ans, messieurs, qu’un ministre 
éclairé fonda, au Collège de France, la chaire de 
langue et de littérature française au moyen âge. 
En comblant ainsi une lacune déjà plusieurs fois 
signalée, il comprenait admirablement l’utilité et le 
véritable but de la création de François I er . Si les 
Facultés, telles que les a organisées l’Empire, ont 
pour mission principale de préparer les jeunes gens 
aux carrières qui exigent chez eux certaines con- 
naissances; si par conséquent elles ont avant tout 
un caractère pratique qui les oblige à restreindre 
et la variété et la liberté de leur enseignement, le 
Collège de France, institué jadis pour donner un 
asile à la libre recherche loin du joug de l’antique 
Sorbonne, doit, de nos jours, développer ces parties 
de la science qui n’ont pas d’utilité pratique recon- 
nue, ou qui ne sont pas encore assez solidement éta- 
blies pour être incorporées à l’enseignement officiel. 
La création d’une chaire au Collège de France est, 
pour ainsi dire, une expérience nationale : il s’agit 
de savoir, d’une part, si la science nouvelle qui se 
produit répond à un besoin réel, ressenti par un 
certain nombre d’esprits cultivés, et, d’autre part, 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


si elle prend assez d’importance et de sûreté pour 
pouvoir être introduite plus tard dans les pro- 
grammes même des cours universitaires. Pour que 
cette noble épreuve se fasse dans les meilleures 
conditions, ni le choix des professeurs ni leur ensei- 
gnement ne doivent être soumis à aucune des res- 
trictions que les Facultés imposent : puisque c’est 
du nouveau qu’on veut avoir, il serait contradic- 
toire de prétendre l’obtenir par les procédés usuels 
et l’assujettir aux limitations traditionnelles. Les 
sciences et les lettres se sont également enrichies, 
depuis quelques années, par la fondation, au Col- 
lège de France, de chaires aussi heureusement dési- 
gnées qu’habilement remplies : à leur tête, dans 
cette période récente, se place celle qui a été con- 
sacrée à étudier notre langue et notre littérature au 
moyen âge. 

L’expérience, cette fois, a pleinement réussi. 
L’assiduité de nombreux auditeurs a prouvé que ces 
études, bien que peu répandues encore dans notre 
pays, pouvaient compter sur un public d’élite; et 
quant à leur utilité, elle est devenue de plus en plus 
apparente. L’enseignement inauguré en 1852 peut 
être aujourd’hui considéré comme fondé définitive- 
ment, et le moment n’est pas éloigné sans doute où 
l’Université elle-même lui fera une place dans ses 
examens et dans ses leçons. Permettez-moi, mes- 
sieurs, en me félicitant avec vous de ces heureux 


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4 


LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


résultats, dont une grande part doit être reportée 
au professeur, de les justifier aujourd’hui par quel- 
ques observations générales sur le moyen âge et sa 
littérature. 

Nous ne sommes plus au temps où l’on dédai- 
gnait le moyen âge, où l’on ne voulait relever que 
de l’antiquité ou de soi-même, où l’on n’accordait* 
à ces dix siècles que la valeur d’une transition, peut- 
être indispensable, d’un anneau de plomb qui relie 
deux chaînes d’or. La science de nos jours ne 
répudie aucune des périodes de l’histoire. Elle 
s’arrête partout où elle trouve des faits et des lois; 
elle tient que tout ce qui a existé mérite son atten- 
tion; elle reproduit, autant qu’il lui est possible, 
la vaste et sereine impartialité de la nature. Mais 
ce qui l’attire plus particulièrement , ce sont les 
époques originales où les nations se sont dévelop- 
pées spontanément, sans le trouble qu’apporte trop 
souvent l’intervention arbitraire des volontés per- 
sonnelles ou la pression de causes externes. C’est 
ainsi que le géologue saisit avec empressement 
l’occasion d’étudier un terrain vierge de toute 
influence étrangère , où se sont tranquillement 
manifestées les lois qui dirigent l’évolution des 
phénomènes. Ces périodes sont rares dans l’his- 
toire, messieurs, ou du moins elles sont rarement 
éclairées par des documents qui nous permettent 
de les bien connaître : le moyen âge nous offre 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


5 


la plus voisine et la plus facilement observable. 

Il appelle donc toute l’attention des esprits curieux 
et pénétrants : il leur offre un spectacle digne de 
les attacher et de les satisfaire. Après la joie, plus 
grande et plus pure encore, j’en conviens, que 
cause à l’œil du savant la contemplation de cet 
unique épanouissement de l’esprit humain qui 
s’appelle la civilisation hellénique, il n’en est pas 
de plus vive que celle qu’il éprouve à observer le 
développement du moyen âge. Chose étrange! il 
sembla un moment que tout ce qu’avaient édifié 
de longs siècles était détruit à jamais : là où deux 
cents ans auparavant on voyait, fermement établis 
et magnifiquement ornés, s’élever un gouvernement, 
s’ordonner des institutions, régner une religion, 
fleurir une riche littérature, une langue polie, un 
art somptueux, au vi® siècle, on ne trouve plus rien 
de tout cela debout. Le chaos le plus complet sem- 
ble avoir succédé à ce bel ordre : on parle soit une 
langue inculte, abandonnée jusque-là aux paysans, 
soit d’étranges idiomes, aux sons rudes et guttu- 
raux, différant de pays en pays; à la place des pré- 
teurs et des proconsuls trônent, risibles et féroces, 
des chefs barbares, qui ne voient dans la puissance 
qu’un moyen d’assouvir leurs appétits grossiers et 
sanglants; cette administration si parfaite, fruit 
de la longue élaboration du génie de Rome, a fait 
place à une confusion inouïe de pouvoirs et de 


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6 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

révoltes; les monuments de la littérature sont 
incompris, ceux de Part tombent en ruine; à la 
place du polythéisme souriant règne une religion 
nouvelle, venue d’un autre pays et d’une autre race, 
ou un culte bizarre apporté des forêts de la Ger- 
manie. Du temple immense et superbe où s’ado- 
rait la civilisation gréco* latine, il ne reste que 
des décombres. Tous les vieux éléments de l’or- 
ganisme puissant qui semblait devoir s’assimiler 
le monde sont dissous; la décomposition paraît 
complète. 

Attendez! une force nouvelle va saisir et agréger 
en de nouvelles formes ces éléments disjoints et 
hétérogènes ; de cette décomposition vont surgir de 
jeunes organismes. Laissez passer quelque temps : 
que voyez-vous? Le christianisme a détruit les ido-^ 
lâtries germaniques et les restes altérés du vieux 
paganisme ; il règne sans conteste sur l’Europe, qui 
trouve en lui une unité plus belle que celle de 
Pempire romain; — une hiérarchie grandiose ren- 
ferme tous les hommes dans ses étages successifs, 
depuis le serf qui n’est plus esclave jusqu’au roi qui 
n’est plus despote, créant pour chacun des droits et 
des devoirs au-dessus et au-dessous de lui; — des 
langues nouvelles, dégageant leur individualité res- 
pective du type commun dont elles sont sorties, 
couvrent d’un feuillage qu’il n’avait pas prévu le 
vieux tronc de la langue latine; — dans de nom- 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 7 

breuses écoles se rassemblent des milliers d’étu- 
diants avides d’instruction ; — pendant que des 
chanteurs populaires , semblables aux rapsodes 
homériques, amassent la foule sur les places avec 
d’héroïques chansons, les cours des rois et des 
princes réunissent des poètes élégants, qui souvent 
portent eux-mêmes le sceptre ou la lance; — de 
toutes parts un art nouveau, plus fécond et plus 
large, « couvre la terre d’un blanc vêtement 
d’églises », peuple les verrières de tableaux et les 
portiques de statues. La recomposition s’est faite : 
à l’écrasante unité de l’empire romain a succédé la 
variété libre de l'Europe chrétienne, à la littérature 
académique des derniers siècles lettrés une poésie 
vivante et populaire, à la langue officielle et dessé- 
chée la pousse vigoureuse de jeunes idiomes pleins 
de sève, au monde antique, enfin, le monde mo- 
derne, apportant avec lui les éléments de tout un 
développement dont nous ne pouvons prévoir le 
terme, et dont nous sommes nous-mêmes un des 
degrés. 

Quoi de plus tentant pour l’observateur que de 
démêler les lois qui ont dirigé ce mouvement, 
d’analyser dans leurs détails et de comprendre 
dans leur ensemble tous ces faits nouveaux et mul- 
tiples, de saisir le jeu et les rapports des forces qui 
les font éclore? Quoi de plus attrayant que de se 
donner ce spectacle incomparable, de ressusciter 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


par la pensée ce monde aujourd’hui disparu, ces 
institutions, ces mœurs, ces langues, cet art, d’où 
les nôtres se sont peu à peu formés, de faire revi- 
vre ces hommes qui sont nos pères, de pénétrer 
dans leur esprit, de nous imprégner de leur âme t 
de les voir agir, penser, chanter et aimer devant, 
nous? Tel était le domaine aussi vaste que neuf qui 
s’ouvrait à la science quand notre siècle commença, 
assez éloigné du moyen âge pour ne plus le crain- 
dre, assez près encore pour le comprendre. A cette 
belle tâche les ouvriers n’ont pas fait défaut, vous 
le savez, messieurs. L’histoire du moyen âge, sous 
les mains d’Augustin Thierry et de ses successeurs, 
est redevenue vivante; d’innombrables travailleurs 
sont occupés dans toute l’Europe à rassembler, à 
expliquer, à interpréter les documents qui l’éclai- 
rent, à en établir scrupuleusement les faits et les 
dates, à en saisir l’esprit, à en dégager les lois. A 
force d’études intelligentes et laborieuses, le déve- 
loppement de l’art du moyen âge n’a presque plus 
de secrets pour nous; à force de sympathie, nous 
en comprenons la beauté longtemps méconnue; 
nos cathédrales, nos châteaux, nos statues, ont 
retrouvé l’admiration qui leur avait été refusée, 
et provoquent le juste orgueil de nos villes, les 
recherches de nos archéologues, l’émulation de nos 
artistes. Pendant que les principes de la formation 
et de l’organisme des langues romanes ou germa- 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


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mques étaient fermement posés dans d’admirables 
ouvrages, leur passé était étudié avec une curiosité 
pénétrante. Enfin, la littérature dont ces langues 
étaient l’instrument a vu ses trésors tirés de la 
poussière des manuscrits, et a été l’objet de nom- 
breux travaux qui ont protesté contre l’injuste 
oubli où on l’avait laissée, ont revendiqué son 
droit à occuper une place dans le Panthéon litté- 
raire, et en ont fait connaître l’histoire, les phases 
successives et les formes variées. 

C’est à cette dernière partie de la grande œuvre 
que je suis appelé à concourir dans la mesure de 
mes forces : c’est sur elle que je veux retenir votre 
attention. 

Le moyen âge est une époque essentiellement 
poétique. J’entends par là que tout y est spontané, 
primesautier, imprévu : les hommes d’alors ne font 
pas à la réflexion la même part que nous; ils ne 
s’observent pas, ils vivent naïvement, comme les 
enfants, chez lesquels la vie réfléchie que déve- 
loppe la civilisation n’a pas étouffé encore la libre 
expansion de la vitalité naturelle. Ils n’ont ni dans 
le monde physique ni dans le monde social cette 
idée de régularité prévue que nous a donnée la 
raison. Sans doute, messieurs, la raison est la 
faculté souveraine et maîtresse, et sa possession 
doit être le but le plus haut de nos efforts; mais 
elle n’est pas la poésie, elle en est trop souvent la 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


négation. La raison pure est une région élevée, 
sereine et froide, comme ces grands sommets où 
une blancheur éternelle reflète seule un soleil sans 
nuages; c’est plus bas qu’est la vie avec ses formes 
et ses couleurs, ses chants et ses parfums, son puis- 
sant et joyeux désordre. Plus nous vieillissons, 
hommes ou nations, plus la raison chasse en nous 
l’imagination. Vous vous souvenez de cette char- 
mante pensée qu’un grand critique de nos jours a 
involontairement formulée en vers : « Il existe, en 
un mot, chez les trois quarts des hommes, un poète 
mort jeune à qui l’homme survit. » Il existe aussi 
chez les peuples, ce poète mort jeune; ils ont eu 
aussi leur période irréfléchie ; chez eux aussi l’ima- 
gination a longtemps dominé la raison; chez eux 
aussi la poétique synthèse a précédé l’analyse phi- 
losophique. Mais la science peut suppléer et recréer, 
pour ainsi dire, dans les peuples, leur adolescence 
poétique. Pareille aux souvenirs où nous aimons à 
retrouver les illusions de notre jeune âge, elle nous 
apprend à nous refaire enfants pour goûter les 
joies naïves de l’enfance; elle nous rouvre les tré- 
sors de l’imagination de nos pères, et fait jaillir 
de nouveau, dans nos intelligences desséchées, les 
sources vives de la j^^use et jeune poésie. 

Ce caractère poétique du moyen âge éclate d’abord 
dans sa foi. Ce n’est pas cette religion raisonnable, 
si l’on peut ainsi parler, qu’inaugura le protestan- 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE . 11 

tisme; c/est une libre conception du monde, toute 
pleine d’amour et de vie. Cette foi embrasse et 
féconde toutes les directions de la pensée; elle 
forme, pour ainsi dire, le fond de toutes les âmes. 
On se représente l’univers comme un vaste théâtre 
sur lequel se joue un drame immense, plein de 
pleurs et de joie, dont les acteurs sont dispersés 
entre le ciel, la terre et l’enfer, drame dont le 
dénouement est prévu, dont Dieu dirige les péripé- 
ties, mais qui, dans chaque scène, offre les compli- 
cations les plus riches et les plus variées. Les per- 
sonnes divines, les anges, les saints, se mêlent à 
chaque instant à l’humanité pour la soutenir et la 
guider, tandis que Satan et ses ténébreuses légions 
la tentent et la troublent sans cesse. L’homme, 
sollicité en sens inverse par la grâce céleste et les 
séductions infernales, mais libre et maître de sa 
destinée, a la vie terrestre pour choisir entre ces 
deux attractions, et suivant qu’il cède à l’une ou 
à l’autre, son âme s’envole, à sa mort, dans les 
régions bienheureuses où règne une joie éternelle, 
ou bien tombe dans les gouffres habités par le 
désespoir. Le matérialisme, souvent extrême, avec 
lequel des esprits jeunes et passionnés ont saisi 
cette conception ne doit pas nous empêcher d’en 
reconnaître l'énergique beauté. Les pauvres, les 
petits, les ignorants, ont ainsi en eux leur poésie 
constante, qui s’exprime à son plus haut degré 


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12 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

dans le mysticisme, sous sa plus humble forme 
dans la superstition, et qui remplit la vie de crainte 
et d’espoir. « Je suis une pauvre femme, faible et 
vieille, fait dire Villon à sa mère dans une admi- 
rable prière qu’elle adresse à la Vierge, je ne sais 
rien, jamais je ne lus lettre. Je vois à l’église 
dont je suis paroissienne de belles peintures : d’un 
côté le paradis, où sont des harpes d’or; d’autre 
part l’enfer, où les damnés brûlent. L’un me fait 
peur, l’autre m’éblouit. Fais- moi avoir le joyeux 
paradis, dame des deux, reine de la terre, impé- 
ratrice des abîmes infernaux! » Si les docteurs 
raffinent sur les dogmes et poursuivent dans la 
scolastique l’accord d’Aristote et de saint Jean, le 
peuple ignore ces subtilités; il sait seulement qu’au 
ciel régnent des êtres bons et purs, qu’il aime et 
dont il est aimé, qu’il invoque avec confiance dans 
toutes ses peines, qui font des miracles à e>a prière 
et apparaissent souvent à ceux qui les ont chéris. 
Pas de péchés inexpiables, pas de crimes qu’un 
remords sincère, un élan du cœur n’efface. Voici 
un voleur qui, au milieu de tous ses méfaits, a 
gardé une pieuse tendresse pour la Vierge bénie, 
pour cette fleur de pureté et de miséricorde que 
nul n’a aimée en vain : il l’invoque au moment du 
supplice, et elle le soutient miraculeusement au 
gibet, elle-même, de ses mains blanches, pendant 
trois jours, pour lui laisser le temps de se repentir 


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LA POÉSIE OU MOYEN AGE 13 

et lui faire éviter l’irrévocable damnation. Voici un 
chevalier pervers, impie, endurci à tous les crimes : 
un jour, par une fantaisie passagère, il se confesse, 
mais il refuse toutes les pénitences que lui impose 
le pieux ermite. Enfin il accepte la plus facile : il 
recevra l’absolution s’il remplit d’eau un petit baril 
que lui remet le saint homme; mais tous ses efforts 
pour y parvenir sont vains : les fleuves et les 
sources retirent leurs eaux dès qu’il y plonge son 
baril. Hautain, résolu, non par repentir, mais par 
obstination, à accomplir la parole donnée, il par- 
court la terre, toujours cherchant vainement une 
onde qui ne fuie pas devant lui. Enfin, au bout 
d’une cruelle année, il se retrouve devant la cellule 
du solitaire ; là, repassant dans sa mémoire tous ses 
forfaits, et comprenant enfin que Dieu est juste de 
lui refuser le moyen d’une trop facile pénitence, 
il sent se fondre son cœur orgueilleux : il se repent, 
et une larme de lui remplit le barizel , et il meurt 
heureux et pardonné. Ainsi la rédemption est le 
prix de l’amour; ainsi Dieu veille sur chacun de 
nous et fait des prodiges pour nous sauver. Mais 
aussi le démon, comme un lion rugissant, rôde 
sans cesse autour des hommes ; l’imagination le 
voit partout, avec une habileté toujours variée, 
provoquer l’homme au mal, ou dans l’enfer, hideux 
et féroce, s’acharner à sa torture; et elle se rejette 
avec épouvante dans les bras des saints et des 


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14 LÀ POÉSIE DU MOYEN AGE 

anges. Ce sont eux qui défendront leur fidèle des 

attaques de l’enfer, et même s’il a signé, comme le 

clerc Théophile, une charte qui donne son âme au 

malin, la Vierge saura bien l’arracher des mains de 

Satan et la rendre au pécheur repentant qui l’a 

implorée. 

Telle était la religion du moyen âge, pleine de 
merveilleux, de terreur et d’amour. La science, qui 
d’ordinaire, dans le domaine de la pensée, fait 
équilibre à la foi et empêche l’élément poétique de 
dominer exclusivement, était alors aussi une poésie 
et par son objet et par sa forme. Elle poursuivait 
avec une ardeur fébrile le secret de faire de l’or, 
ou cherchait à lire les destinées humaines dans les 
étoiles ; elle présentait la nature entière comme un 
vaste symbolisme, et faisait de l’histoire naturelle 
une mythologie chrétienne; elle divisait l'histoire 
en périodes idéales, en sept âges correspondant aux 
sept jours de la création, et prédisait la fin pro- 
chaine de la sixième journée, après laquelle allait 
s’ouvrir le sabbath éternel; enfin, sous sa forme la 
plus haute, elle dévoilait aux initiés, respectueux et 
frémissants, les mystères sublimes du ciel ou les 
noirs secrets de l’enfer; elle mettait dans la main 
de l’adepte la clef merveilleuse qui devait ouvrir 
et les trésors du monde visible et les arcanes du 
monde invisible. Poétique aussi était la disposition 
d’esprit de ceux qui se livraient à l’étude : ils se 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGÉ 15 

figuraient naïvement qu’ils pourraient arriver à la 
science universelle, que tel ou tel homme l’avait 
possédée ou la possédait encore ; ils espéraient tou- 
jours trouver dans quelque livre inconnu le secret 
suprême, le mot qui contenait toute vérité et toute 
puissance; ils amassaient consciencieusement, dans 
de longues encyclopédies, les notions les plus bi- 
zarres ou les plus inutiles. Éveillée comme celle des 
enfants, leur curiosité était aussi facile à satisfaire. 
Ils nous ont légué un grand nombre de ces traités 
didactiques sous forme d’entretiens : l’écolier inter- 
roge avec une hardiesse innocente, sans se douter 
de la difficulté des problèmes ou de la manière de 
les poser, sans savoir même s’ils ont un objet réel : 
« Maître, combien y a-t-il de la. terre au soleil? 
Maître, pourquoi la mer est-elle salée? Maître, 
quelles sont les fonctions des divers ordres d’anges? 
Maître, pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé le monde de 
toute éternité? » Et le maître répond tranquille- 
ment par les solutions les plus aventureuses, accep- 
tées sans hésitation. Mais le peu d’étendue même, 
le vague, le formalisme et l’assurance naïve de la 
science au moyen âge, son ignorance, pour dire le 
mot, favorisait l’originalité de sa poésie. C’est grâce 
à elle qu’au lieu de dépendre de l’antiquité il a 
suivi sa propre voie, a marqué hardiment de son 
empreinte les sujets qui lui étaient originairement 
le plus étrangers, et nous a laissé, au lieu du pâle 


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LÀ POÉSIE DU UOYEN AGE 


reflet d’une civilisation supérieure, une forme spé- 
ciale et caractéristique de développement intel- 
lectuel. 

Comme la religion, comme la science, la vie était 
poétique. Le droit s’exprimait à chaque instant par 
des symboles; les institutions mal définies s’ap- 
puyaient sur le sentiment bien plus que sur la rai- 
son. Une incroyable bigarrure d’usages, de lan- 
gues, de lois, de coutumes, rendait l’habitant d’une 
province presque étranger dans la plus voisine, et 
offrait au voyageur du nouveau à chaque pas. Mal 
contenues par des lois imparfaites, mal surveillées 
par une police à peu près nulle, les passions indi- 
viduelles se donnaient libre carrière. Elles s’expri- 
maient avec une franchise brutale : on aimait la 
chair, le vin, le pillage, Y or rouge avec fureur; on 
faisait couler le sang, on prodiguait les tortures 
avec la joie des enfants cruels ; on ne respectait pas 
dans le mal ces barrières de convention qui retien- 
nent de nos jours la plupart des hommes dans un 
état moral indécis. Les âmes, simples et fortes, 
ignoraient les concessions, les nuances, les con- 
traintes dont se compose notre vie moderne, et se 
jetaient tout entières dans le courant auquel elles 
se livraient; brusques et incapables de complica- 
tions, elles faisaient succéder un excès à l’autre, et 
passaient souvent de la vie la plus criminellement 
dévergondée aux austérités du cloître. A côté des 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 17 

grands crimes, on voyait les grandes vertus, à côté 
des jouissances frénétiques les renoncements illi- 
mités. Les pelits tremblaient toujours sous l’op- 
pression arbitraire des forts, ou se réunissaient vail- 
lamment pour leur résister. On ne s’endormait pas 
sur l’oreiller commode de la sécurité publique : il 
fallait conquérir chaque jour sa sûreté, fortifier sa 
maison, fermer le soir les portes de sa ville, ne 
sortir après le coucher du soleil qu’avec des gens 
armés et des torches. La vie était soumise à mille 
incertitudes, à mille variations, et se composait, au 
lieu du cours tranquille de notre existence actuelle, 
d’une succession irrégulière de monotone unifor- 
mité et d’aventureux imprévu. Le chevalier passait 
souvent de longues années dans son manoir soli- 
taire, sans autre distraction que la chasse dans ses 
grandes forêts, la prière à l’église, les hommages 
de ses vassaux ; puis tout à coup la guerre l’entrai- 
nait dans de lointaines expéditions, la croisade l’en- 
voyait sous le ciel de Syrie en plein monde oriental, 
ou bien un tournoi proclamé par quelque prince 
l’appelait au milieu des fêtes guerrières, des ar- 
mures étincelantes, des dames parées et prêtes à 
couronner le vainqueur, et surexcitait toutes ses 
passions ou satisfaisait tous ses rêves. Le marchand 
ne passait pas toute sa vie dans le trafic fastidieux 
de sa boutique : il allait faire ses approvisionne- 
ments ou vendre ses denrées aux grandes foires, 

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IA POÉSIE OU MOYEN AGE 


souvent bien éloignées, dont chacune avait ses pri- 
vilèges spéciaux, ses usages singuliers, où se réunis- 
saient des hommes de tout pays, de toute race ; il 
partait avec sa petite caravane pour ce long voyage 
où il courait chaque jour des dangers, laissant les 
siens loin de lui, sans pouvoir donner ni recevoir 
de nouvelles; il revenait, traînant à sa suite ses 
lourds chariots, attendu chaque fois avec une cu- 
rieuse impatience, reçu par la joie qui succède à 
l’inquiétude dissipée, et racontait mille histoires 
pendant qu’on admirait ses marchandises et qu’on 
se partageait ses cadeaux de retour. Les abbayes 
rassemblaient en grand nombre des hommes et des 
femmes qui, pour la plupart, ne prenaient à la vie 
qu’une part contemplative et regardaient le monde 
actif comme un grand rêve; souvent le cloître ne 
leur suffisait pas, et les bois ou les roches se peu- 
plaient de solitaires. Pour conquérir cette science 
enfantine et subtile dont j’ai parlé, on venait de 
toutes les parties de l’Europe, bravant les périls et 
les obstacles, dans les grandes universités où d’in- 
nombrables étudiants, séparés en nations, divers de 
langage, de mœurs, d’habits, offraient le spectacle 
de tous les désordres et de toutes les privations, des 
excès les plus violents et du travail le plus acharné; 
les livres étaient rares, mais d’autant plus précieux: 
on emportait avec soi comme un trésor, en retour- 
nant dans sa lointaine patrie, quelque docte traité 


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LÀ POÉSIE DU MOYEN AGE 19 

qu’on méditait pendant le reste de ses jours. Les 
dames, le plus souvent seules, ne voyaient guère les 
hommes qu’aux fêtes, aux tournois, ou, de loin, 
aux églises; rentrées dans leur demeure close, 
occupées de quelque long et merveilleux ouvrage, 
elles vivaient de souvenirs et nourrissaient dans 
leurs rêveries des amours que tout poussait dans la 
voie des romanesques aventures. Ainsi, pour tous, 
les impressions étaient à la fois plus rares et plus 
frappantes que de nos jours; l’imprévu jouait un 
bien plus grand rôle ; un certain désordre favorisait 
l’imagination. Prise dans son ensemble, et mise en 
regard de la nôtre, la vie au moyen âge nous appa- 
raît comme éminemment poétique. 

La littérature fut l’image de cette vie. Elle en a 
la liberté, la variété, la franchise. Elle n’est pas, 
comme la nôtre, surveillée par des lois, ni retenue 
par les préjugés ou les convenances, ni dirigée par 
des exemples classiques; rien ne l’empêche de dire 
pleinement et entièrement ce qu’elle veut dire. 
Aussi est-elle vraie avant tout, et c’est là son grand 
mérite. Sans se préoccuper des règles, des théories, 
des questions de forme, elle exprime simplement 
ce qui s’agitait dans les âmes; elle donne une voix, 
souvent peu nette et peu forte, mais fidèle, aux 
sentiments, aux idées de tous. Ce n’est pas une lit- 
térature de livres, destinée à occuper quelques in- 
stants dans l’attention des lecteurs, qui d’ailleurs 


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20 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

n’en sont pas dupes et ne lui accordent qu’une faible 
partie de leur âme : c’est une poésie toute vivante 
et extérieure, à laquelle chacun croit et que chacun 
pourrait avoir faite, qui se chante et se parle, au 
soleil, dans les rues, dans les places, au milieu des 
batailles, sur les routes qui mènent aux pèlerinages 
ou aux foires, sur les navires qui emportent les 
croisés, dans les églises ou sous leur porche, dans 
les châteaux, dans les assemblées brillantes, aux 
festins des rois, aux repas des auberges. Le public 
l’accepte comme le poète la donne : on ne fait pas 
de critique ; on ne recherche pas si tel poème est 
bien composé et si les vers en sont corrects, si telle 
chanson est bien originale, si tel mystère est con- 
forme aux règles de l’art dramatique, si telle farce 
s’est maintenue dans les limites du bon goût et de 
la décence. On se demande seulement s’ils ont fait 
admirer, songer, pleurer ou rire plus que d’au- 
tres, si l’on a été ému en les entendant, s’ils ont 
laissé dans l’âme l’image vivante de leurs person- 
nages, le souvenir de leurs récits, l’empreinte de 
leurs sentiments. La vie et la poésie se confondent 
sans cesse, celle-ci étant tout imprégnée de celle-là, 
sincères toutes deux et sans mensonge. Quand la 
poésie fait de l’idéal, elle ne l’invente pas, elle ne 
fait qu’exprimer les rêves de chacun : ces guerriers 
sans peur et sans reproche, ce sont les modèles que 
se proposent tous les chevaliers; ces bons justiciers. 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


21 


ce sont eux dont le pauvre peuple a besoin; ces 
saints ermites, quel moine un peu mystique ne s’est 
juré mille fois de les imiter? Le comique est de 
même emprunté à la réalité quotidienne : les con- 
teurs persiflent, aux applaudissements de leur au- 
ditoire, les prêtres dissolus, les avides légistes, les 
chevaliers lâches, les bourgeois niais, les grossiers 
vilains; à une époque où la force semble dominer 
sans contrôle, ils se plaisent à revendiquer les droits 
de l’intelligence, et à faire des forts le jouet des 
rusés. Les croyances, les passions, les préjugés du 
peuple se retrouvent naïvement et sans fard dans 
la littérature ; l’ignorance générale laisse à l’imagi- 
nation du poète un libre champ : il peut hardiment 
transposer, pour ainsi dire, à l’usage de son époque, 
ce qui survit de l’antiquité, et pour peu qu’un pays 
soit él «igné, il a le droit d’y mettre la scène des 
plus merveilleuses aventures. Parlant pour un 
public qui n’a ni des idées établies de perfection 
littéraire, ni des notions scientifiques sérieuses, ni 
même une vie stable et régulière, le poète ne cher- 
che qu’à l’amuser ou à l’émouvoir, sans se soucier 
de vraisemblance, de composition artistique ou de 
raffinements de forme. Il réussit d’ailleurs sans 
peine : tous les esprits sont disposés à goûter ses 
récits, toutes les oreilles sont sensibles au rythme 
facile des longues tirades monorimes ou des petits 
vers accouplés deux à deux. Il n’y a pas encore 


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22 LA rOÉSIE DU MOYEN AGE 

entre les lettrés et les illettrés cette distinction ter- 
rible, fruit de l’instruction différente, qui sépare 
aujourd’hui les peuples en deux classes, presque 
étrangères l’une à l’autre, dont la première est à 
peu près sevrée de littérature, dont la seconde 
dédaigne et ignore ce qui n’est pas conforme aux 
règles posées par ses docteurs. Ni en Grèce ni au 
moyen âge cette distinction n’a existé : la même 
poésie plaisait à tous, au prince comme au bour- 
geois, au chevalier comme au paysan; l’un n’avait 
en fait d’art ni plus d’ignorance ni plus d’exigence 
que l’autre, et le jongleur qui venait de vieller et de 
chanter la mort de Roland sur une place publique 
pouvait la répéter avec le même succès à la table 
du roi lui-même. 

Cela n’est complètement vrai toutefois que de la 
première période du moyen âge, de celle qui a été 
presque entièrement consacrée à l’épopée. Je ne dis 
rien ici des clercs, de ceux qui savaient le latin, 
l’écrivaient et le parlaient entre eux; ceux-là res- 
tèrent sans influence sur la poésie vulgaire qu’ils 
dédaignaient, et leur immixtion dans ce domaine, la 
fusion de leur science avec la langue et la poésie du 
peuple, telle qu’elle se produisit presque simultané- 
ment en France et en Italie vers la fin du xm e siècle, 
marque l’ouverture d’une nouvelle période. Mais dès 
la seconde moitié du xn e siècle une division analogue 
à celle des lettrés et des illettrés tend à se former 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


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même dans cette partie de la nation qui ignore le 
latin et ne doit rien qu’à sa propre culture. C’est le 
moment où la période de fermentation et de recon- 
stitution sociale est à peu près close : la hiérarchie 
féodale est fondée; les communes sont établies ; les 
rapports de l’État et de l’Église sont réglés; les 
trônes sont occupés par des dynasties qui semblent 
avoir un long avenir. Les grandes convulsions sont 
passées : pendant deux siècles va s’épanouir, dans 
un repos relatif, tout ce qui constitue le moyen 
âge. Alors, par un effet naturel et ordinaire, dans 
cette société calmée se forme et se détache pour 
ainsi dire dans les hauteurs une société plus res- 
treinte, qui cherche à se distinguer du reste par 
l’élégance de sa vie, le raffinement de ses mœurs, 
la politesse conventionnelle de ses manières. Cette 
élite se groupe naturellement à la cour des rois et 
des princes : aussi le nom de courtoisie est-il celui 
qu’elle emploie pour désigner son idéal. Dès lors 
les hommes se divisent en deux classes, les courtois 
et les vilains , ceux qui font partie de la société élé- 
gante, en connaissent les usages, en partagent les 
idées, et ceux qui en sont exclus et en ignorent les 
finesses ; et comme il est dans la nature de l’homme 
civilisé d’établir sur la forme seule les vanités et 
les distinctions sociales, les premiers n’ont pas assez 
de mépris pour les seconds. Dans cet essai de con- 
stitution d’une aristocratie polie, le rôle important 


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24 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

revient aux femmes : ce sont elles qui introduisent 
dans les dehors, sinon dans les mœurs réelles, la 
douceur et l’urbanité, qui mêlent à la rude et étroite 
bravoure du seigneur féodal le sentiment nouveau 
de la galanterie, qui changent les tournois en fêtes 
brillantes qu’elles président, ou remplacent par des 
jeux et des plaisirs de société les divertissements 
tout virils du xi e siècle : sous leurs yeux, ces rudes 
barons d’autrefois, qui ne connaissaient d’autre joie 
que la chasse et la guerre, qui ne quittaient que 
rarement leur armure et mettaient, hors de leur 
ventaille , leur longue barbe blanche sur leur cui- 
rasse pour épouvanter l’ennemi, se transforment 
en ces aimables chevaliers du temps de saint Louis 
qui passent une partie de leur vie en fêtes et en 
assemblées, luttent de richesse dans leur costume, 
de luxe dans leur manière de vivre, et portent fière- 
ment sur leur casque, en allant au combat, le gage 
d’amour de leur dame. «Cette influence sans cesse 
agissante adoucit, ennoblit, épure et peut-être aussi 
amollit les caractères. Sans doute, je le répète, la 
rudesse primitive reste au fond : ces barbares sont 
mal domptés, et celles mêmes qui se sont chargées 
de les apprivoiser se montrent bien souvent dignes 
d’être leurs compagnes; on a singulièrement exa- 
géré les vertus et les grâces de cette société cheva- 
leresque; mais cependant elle a beaucoup fait pour 
notre éducation, et c’est en développant ses tradi- 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 25 

tions que la France, sa vraie patrie, est devenue et 
est restée la nation la plus sociable et la plus polie 
de l’Europe. 

A ce monde nouveau il fallait une poésie, et une 
poésie qui se distinguât de celle du peuple, qui fût 
courtoise comme la société à laquelle elle était des- 
tinée, qui s’inspirât de ses sentiments particuliers, 
de ses préjugés, de ses goûts, qui en reproduisît le 
langage, qui en dépeignit la vie, qui en exprimât 
l’idéal. Cette poésie s’est produite d’une part dans 
les romans en vers de la Table Ronde, d’autre part 
dans la plus grande partie des œuvres lyriques du 
moyen âge; outre son sujet et son inspiration, 
elle se distingua de la poésie précédente par sa 
forme. Pour les poètes qui s’y adonnèrent, et dont 
un grand nombre étaient des princes ou des sei- 
gneurs, il ne s’agit plus seulement d’émouvoir ou 
d’amuser : ils voulurent être admirés, et la recher- 
che de la réputation littéraire fît naître la critique. 
11 y eut des juges et des règles; une poétique se 
créa; on chercha dans les productions de l’esprit la 
correction ou la nouveauté de la forme à côté, par- 
fois au détriment de l’intérêt du sujet. On ne de- 
manda pas seulement à une poésie ce qu’elle disait; 
on lui demanda comment elle le disait; on examina 
la langue, la composition, la versification avec un 
soin minutieux. Malheureusement cette étude s’ar- 
rêta complètement à la surface; on n’apprécia de 


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26 LA POÉSIE DU UOYEN AGE 

la forme poétique que ce qu’elle a de plus matériel, 
et, au bout de quelque temps, on en vint à n’y cher- 
cher que ce qu’elle a de plus puéril. Gomme à 
toutes les époques qui ont l’amour de la beauté lit- 
téraire sans en avoir la puissance, on lit du tour de 
force, de la difficulté vaincue, le suprême de l’art; 
on admira des subtilités de forme qui n’étaient que 
de laborieux enfantillages, aussi dénués de poésie 
que de vérité; on imposa à tous les poètes des 
moules conventionnels, qui devinrent de plus en 
plus gênants et bizarres; on borna leur domaine à 
un petit nombre de sujets nôn moins convention- 
nels, à d’éternelles variantes d’un type banal de 
vaillance et de galanterie, aux raffinements les plus 
froids sur l’amour, aux récits d’aventures toujours 
pareilles. On dédaigna la seule véritable source de 
toute poésie lyrique, la libre et forte inspiration du 
cœur; on méprisa la base indestructible de toute 
poésie épique, la communion perpétuelle avec le 
peuple. 

Aussi cette littérature courtoise, qui rejeta peu à 
peu dans l’ombre la primitive poésie, est-elle loin 
de la valoir. Le xm e siècle, qu’on regarde d’ordi- 
naire comme le plus beau moment littéraire du 
moyen âge, n’est à mes yeux, par bien des côtés, 
qu’une époque de faux brillant, d’éclat extérieur 
sous lequel se cache un grand vide. S’il mérite de 
nous intéresser, ce n’est pas par le caractère et la 


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Ï,À POÉSIE DU MOYEN AGE 


27 


tendance générale de sa poésie, c’est par les œuvres 
de quelques esprits particulièrement doués dans 
lesquels la personnalité se marque fortement. Aux 
temps primitifs, dans tous les pays, la poésie est 
anonyme; elle n’appartient à personne en propre, 
et le peuple entier y prend part et s’y reconnaît. La 
littérature des cours avait été aussi presque imper- 
sonnelle : les types et les modes qu’elle imposait à 
ses coryphées ne laissaient d’autre différence entre 
eux que leur habileté plus ou moins grande à exé- 
cuter les prescriptions de l’art. Cependant l’Europe 
avait marché; les peuples se dégageaient de leur 
période inconsciente; les individus commençaient 
à se distinguer plus vigoureusement les uns des 
autres : la littérature de ce temps nous offre les 
premiers écrivains qui nous apparaissent avec les 
traits bien accentués d’une originalité vivante. 

Mais cette originalité, qui les rapproche de nous, 
les détache au contraire du moyen âge. Aussi est-ce 
plus haut qu’il nous faut remonter pour le trouver 
avec tout son caractère et dans la naïveté complète 
de son développement poétique. C’est au xi e et au 
xn e siècle, avant la séparation des courtois et des 
vilains , avant la création d’une littérature factice, 
alors que les jongleurs, aimés et compris également 
de tous, étaient les seuls historiens, les seuls 
maîtres, les seuls poètes, les seuls savants, que le 
moyen âge s’est exprimé littérairement avec le 


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28 LA POÉSIE Dü MOYEN AGE 

plus de puissance et de variété. On aimait alors la 
poésie, non comme l’ingénieux et vain passe-temps 
d’une société élégante, non comme l’entretien ei 
l’exercice d’un cercle de lettrés, mais comtae un 
enchantement, un charme^ carmen , qui vous enle- 
vait aux chagrins, aux ennuis, aux mesquineries de 
la vie quotidienne. C’est surtout dans les moments 
de tristesse que l’on aimait à se laisser bercer par 
ses accents; car, dit un poète, 

... ils ôtent le noir penser, 

Deuil et ennui font oublier. 

Achille, pour charmer sa douleur, chantait sur sa 
lyre les louanges des ancêtres; nos héros, à nous, 
cherchaient aussi dans la poésie la mystérieuse 
consolation qu’elle donne aux âmes qui l’aiment 
profondément. Ils ne l’aimaient pas seulement; ils 
la craignaient : « Qu’on ne chante pas de nous de 
mauvaises chansons », dit Roland à ses compagnons 
pour enflammer leur courage. La poésie à cette 
époque était, je le répète, profondément mêlée à 
la vie; elle nous arrive toute chaude encore, toute 
pénétrée de cette passion sincère que ne compense 
pas la forme la plus élégante, nous apportant dans 
ses rudes vers, dans ses prodiges, dans ses batailles, 
dans ses prières, dans sa joie et dans ses larmes, 
l’âme même, l’âme simple, naïve, héroïque et bar- 
bare de nos pères. 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 29 

Plus tard encore, malgré la séparation du peuple 
en deux, malgré l’introduction de la science des 
clercs dans la littérature vulgaire, il y eut ufoe 
poésie qui s’adressa à toute la nation : ce fut le 
théâtre. Au xiv e et au xv° siècle, les mystères furent 
ce qu’avaient été autrefois les chansons de geste. 
Leur sujet, exclusivement religieux, leur donnait 
des droits égaux à la sympathie et au respect de 
tous; l’unité chrétienne, suppléant l’unité natio- 
nale, faisait battre un seul cœur dans la poitrine 
des milliers de spectateurs. Rien de ce que nous 
connaissons comme émotion dramatique ne peut 
nous donner une idée de ce qu’étaient de pareilles 
représentations : ce grand drame dont je vous 
parlais tout à l’heure, dispersé entre le ciel, la 
terre et l’enfer, était rendu là visible et sensible. 
Ces scènes terribles ou touchantes, sur lesquelles 
s’appuyait la religion de tous, que chaque chrétien 
avait cent fois essayé de se représenter confusé- 
ment, auxquelles se rattachaient toutes ses idées 
sur la vie et sur la mort, toutes ses craintes et toutes 
ses espérances, il les voyait là devant lui; il assis- 
tait, tour à tour ébahi, charmé, indigné, frémis- 
sant, aux conseils célestes, aux entretiens des per- 
sonnes de la Trinité, puis à l’annonciation, à l’ado- 
ration des bergers et des mages, à la prédication 
de Jésus, aux noces de Gana, à tous les miracles, 
ensuite à la cène, à l’affreux baiser de Judas, à la 


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3^ LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

flagellation, au crucifiement, à la mort, enfin à la 
descente aux enfers, à la résurrection, à l’ascension 
triomphante. Qu’on se figure ce qui se passait dans 
l’âme de ceux qui voyaient de bonne foi un pareil 
spectacle! Certes jamais, en aucun lieu, en aucun 
temps, on n’a appliqué à quelque chose de plus 
émouvant et de plus grandiose le procédé de là 
représentation dramatique. Mais cette représenta- 
tion est indispensable : à la lecture, pour nous 
hommes du xix® siècle, le prestige s’évanouit pres- 
que tout entier; nous nous trouvons en présence 
de compositions interminables, souvent plates, vul- 
gaires, et tellement au-dessous de notre conception 
actuelle des événements qui en sont l’objet, que les 
quelques beautés réelles qui s’y trouvent nous lais- 
sent elles-mêmes froids. La scission entre les cour- 
tois et les vilains , et plus tard entre les lettrés et les 
ignorants, n’avait pu s’accomplir sans dommage : 
il était devenu impossible de reconstituer une langue 
et une littérature vraiment populaires dans le sens 
le plus large du mot. Si dans les épopées anciennes 
le style manquait, il est mauvais dans les mystères, 
alternativement emphatique et trivial. Mais pour 
juger ces œuvres vivantes il ne faut pas les voir 
mortes; il est injuste de les apprécier d’après une 
forme qui n’est que leur inerte dépouille. Rendons- 
leur par la pensée la vie qu’elles ont eue un jour : 
jouons-les-nous sur cet étrange théâtre, instincti- 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 31 

cernent sorti de leurs nécessités intimes, ce théâtre, 
image du monde tel que le concevait le moyen 
âge, avec son paradis d’azur étoilé en haut, en bas 
la gueule noire et flamboyante de son enfer, et, 
entre les deux, les régions diverses de la terre; 
peignons de couleurs vives ces mille décors; dérou- 
lons ces processions d’acteurs revêtus de riches et 
bizarres costumes; faisons résonner, au ciel, sur 
la terre, en enfer, les instruments puissants, les 
chœurs d’anges qui adorent, d’hommes qui prient, 
de démons qui hurlent, les stances pompeuses des 
grandes scènes, les triolets légers des épisodes, les 
motets des intermèdes ; n’accordons pas à ces vers, 
qui nous semblent si faibles, plus de place que leurs 
pareils n’en tiennent dans nos opéras, et nous com- 
prendrons que la foule passionnée restât toute la 
journée, et plusieurs journées de suite, suspendue 
à ces étonnants spectacles. Les mystères, malgré le 
peu de valeur littéraire qu’ils ont pour la plupart, 
sont une des créations les plus originales et les plus 
puissantes du moyen âge; ils renfermaient en eux 
le germe d’un art dramatique plus vaste, plus riche, 
plus varié que celui des Grecs, et si chez nous Cor- 
neille et Racine ne leur doivent rien, si le drame 
pour ainsi dire individuel s’est substitué à ces 
grandes représentations nationales, il ne faut pas 
oublier que c’est des mystères, logiquement et 
spontanément développés, que sont sortis en der- 


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32 LA POÉSIE DU MOYEN AGE 

nière analyse les autos de Calderon et les historiés 

de Shakspeare. 

Sans le vouloir et sans le chercher, je vous ai 
présenté, messieurs, la poésie du moyen âge sous 
ses aspects principaux : je vous l’ai montrée épique, 
lyrique et dramatique ; je vous ai indiqué la divi- 
sion qu’elle subit lorsqu’une société élégante cher- 
cha à se dégager de l’égalité de la barbarie; je vous 
ai dit dans quel ordre chronologique s’étaient suc- 
cédé ses phases principales. Dans chacune d’elles, 
et à tous les points de vue, c’est la France qui repré- 
sente et caractérise le mieux cette poésie; c’est elle 
qui a exercé, à ses différentes époques, sur les 
autres nations, cette suprématie et cette influence 
qu’elle devait retrouver à une autre période de l’his- 
toire moderne. Quand le monde romain réduit en 
ruines et le monde germanique, dissous lui-même 
par ses victoires, se trouvèrent en présence l’un de 
l’autre, et durent opérer, outre leur fusion réci- 
proque, leur assimilation avec la religion nouvelle, 
une immense fermentation confondit pour des 
siècles tous ces éléments divers dont devait sortir 
un nouvel ordre. Dans ce travail de régénération, 
que subirent toutes les nations européennes, ce fut 
la France qui se trouva prête la première. Trois 
siècles avant qu’aucune des contrées romanes eût 
même de sa langue des monuments un peu étendus, 
elle possédait une littérature dont quelques trop 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 33 

rares débris sont parvenus jusqu’à nous. Ses épo- 
pées, où s’exprimait en traits énergiques et pro- 
fonds le nouvel idéal qui venait de surgir pour 
l’Europe chrétienne, passaient rapidement ses fron- 
tières, et allaient éveiller, d’abord par des traduc- 
tions, puis par des imitations, la poésie des peuples 
romans et germaniques. Son rôle politique, qui 
d’une part portait ses aventureux guerriers en An- 
gleterre, en Portugal, en Sicile, en Grèce, et d autre 
part lui donnait, dans les croisades, la direction de 
l’Europe, et réalisait en quelque mesure l’idéal de 
sa poésie, ne contribua pas peu à ce prestige. 
Bientôt la poésie courtoise , née en Provence, déve- 
loppée dans la France du Nord, vient le renouveler 
pour longtemps, et toutes les cours de l’Europe se 
mettent une première fois à imiter la nôtre. Au 
xm e siècle, l’empire de la langue et de la littérature 
française est aussi incontesté chez les laïques que 
celui de la grande Université parisienne chez les 
clercs. Ne pas savoir le français est un signe d’édu- 
cation médiocre ; on le parle mal, mais on le parle 
partout où il y a une vie élégante. Dans quelques 
pays on en fait même la langue littéraire; tout le 
nord de l’Italie n’en a pas d’autre jusqu’à la fin du 
xm e siècle, et peu s’en est fallu peut-être que Dante, 
suivant l’exemple de son maître Brunetto Latini, 
n’écrivît son poème immortel dans la langue de 
Jean de Meun, 

3 


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34 


LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


Mais ce grand nom de Dante marque une ère nou- 
velle. Pour cette fois, l’initiative nous est enlevée : 
ce n’est plus chez nous que se lève l’aurore. Formés 
par nos poètes lyriques ou nos conteurs, les trois 
grands trécentistes italiens les dépassent, et guident 
la poésie dans des voies nouvelles. Nos mystères sont 
bien encore les modèles et les types de ceux des 
autres pays; mais ce n’est pas là qu’est l’avenir. 
Pour que la France se retrouve au premier rang, 
il faudra qu’elle ait passé quelque temps à l’école 
des nations dont elle a été la maîtresse, et qu’elle 
apprenne d’elles à les vaincre à son tour. L’histoire 
littéraire du monde moderne est celle de l’influence 
des peuples les uns sur les autres et de leur succes- 
sive hégémonie : p’est tantôt l’un, tantôt l’autre, 
qui se trouve avoir fait le premier l’évolutioh que 
tous doivent accomplir à sa suite. Il ne faut donc 
pas nous indigner et nous révolter si, à certaines 
époques, notre développement intellectuel dépend 
étroitement de celui des peuples voisins : c’est en se 
suivant qu’on se dépasse, et nous pouvons dire avec 
une fierté rassurante pour l’avenir que nous sommes 
la seule nation qui, par deux fois, ait été la tête de 
colonne des autres, qui ait, par deux fois, soumis 
ses rivales à l’ascendant de son génie. 

Vous le voyez, messieurs, c’est une belle t&che 
que d’avoir à exposer, ne fût-ce que dans un de ses 
moments fugitifs, l’histoire de cette littérature 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


35 


française du moyen âge qu’on connaît encore si 
peu, bien qu’on commence à en parler plus qu’au- 
trefois. Ceux d’entre vous qui ont suivi ce cours 
depuis son origine en ont parcouru presque toutes 
les périodes. J’ai voulu traiter un sujet dans lequel 
je n’eusse à redouter ni la répétition ni la compa- 
raison»; je n’ai guère trouvé autre chose que les 
origines les plus lointaines, régions encore peu 
explorées, dont la solitude même, je l’avoue, fait 
en partie le charme pour moi, mais qui ne vous en 
sembleront peut-être que plus arides. Je crains que 
vous n’hésitiez à me suivre dans une exploration où 
si peu de jalons guideront notre marche, où il nous 
faudra discuter et justifier minutieusement chaque 
pas, où nous serons obliges d’avoir recours à l’induc- 
tion, à la conjecture même, beaucoup plus sou- 
vent qu’à l’exposition pure et simple. Et cependant, 
messieurs, je ne crois pas me tromper en voyant 
dans l’étude de cette littérature barbare de quoi 
captiver et fixer votre attention. Les époques pri- 
mitives, qui attirent à bon droit le principal intérêt 
de la science, sont celles aussi qui offrent le plus 
d’attrait aux esprits curieux. De grands maîtres 
ont retracé dans de brillants tableaux l’histoire 
politique, religieuse et sociale de ces temps : vous 
avez vécu, grâce à eux, au milieu des Francs méro- 
vingiens, encore tout enivrés de leur conquête, 
farouches, et déjà cependant à moitié conquis par 


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36 LA TOÉSIE DU MOYEN AGE 

l’insensible ascendant de la civilisation romaine; 
vous avez rêvé avec les mystiques solitaires, prié 
dans les monastères primitifs, asile des âmes qui 
n’étaient pas assez durement trempées pour ces 
siècles de fer; vous avez contemplé la fugitive appa- 
rition de l’empire de Charlemagne, téméraire et 
grandiose tentative d’une reconstitution dont le 
moment n’était pas venu ; vous avez assisté à l’en- 
fantement tumultueux de la féodalité; vous avez 
pris part à l'immense mouvement d’expansion qui 
a porté cette féodalité à peine établie sur les bords 
de la Tamise, du Garigliano et du Jourdain ; vous 
vous êtes mêlés, dans les énergiques communes du 
xn e siècle, aux luttes orageuses de la liberté nais- 
sante : pourquoi ne consentiriez-vous pas à faire 
connaissance avec un nouvel aspect de cette histoire, 
à habituer votre oreille aux rudes idiomes germa- 
niques, à épier les premiers bégaiements des dia- 
lectes issus du latin, à surprendre ces accents encore 
indécis, mais déjà nouveaux, qui doivent devenir, 
en se développant et se précisant de plus en plus, 
la langue et la littérature qui sont les nôtres? Nous 
examinerons à notre point de vue l’homme des 
temps barbares, nous l’étudierons même dans ce 
qu’il a de plus intime; car si l’histoire nous donne 
le rapport des hommes avec les faits, l’histoire 
de la poésie nous donne le rapport des hommes 
avec les idées et les sentiments. 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 37 

Nous constaterons avec plaisir, dans ces épo- 
ques où aucun travestissement ne masque les traits 
vraiment originaux de l’&me humaine, la régula- 
rité des lois qui dirigent un mouvement tumul- 
tueux et fortuit en apparence. Nous éprouverons, 
à restituer, à l’aide d’indices souvent fugitifs, des 
formations poétiques disparues en ne nous laissant 
qu’un ou deux fragments isolés, la joie que ressent 
le naturaliste à faire revivre par la pensée, avec 
de rares débris et par la connaissance des règles 
générales et des rapports nécessaires des produits 
organiques, les anciens et gigantesques habitants 
de nos forêts détruites. 

Nous apporterons d’ailleurs à ces études, autant 
que possible, la disposition d’esprit que demandent 
les sciences naturelles, cherchant non à juger ni 
à prouver, mais à connaître et à comprendre, 
rassemblant soigneusement les faits, les groupant 
d’après leur analogie et leur importance, et laissant 
se dégager de leur rapprochement seul la vérité 
qu’ils démontrent ou l’hypothèse qu’ils suggèrent. 
Nous ne chercherons rien au delà; nous ne prenons 
parti ni pour ni contre aucune des grandes institu- 
tions dont nous aurons à parler; nous laisserons à 
la philosophie, à l’esthétique, à la morale le soin de 
tirer la conclusion des faits que nous passerons en 
revue. Le spectacle de l’histoire, comme celui du 
monde physique, est assez grand, assez beau, assez 


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38 


LA POÉSIE DU MOYEN AGE 


varié pour que nous nous contentions de l’étudier en 
lui-même, sans vouloir lui trouver, d’après nos idées 
du moment, une explication extérieure et passagère. 
Si la science ainsi comprise peut sembler froide aux 
hommes qui ne dépouillent jamais leurs préoccupa- 
tions actuelles et veulent les retrouver dans le passé, 
elle offre, à ceux qui consentent à se donner à elle, 
non seulement de nobles jouissances, mais encore 
la plus salutaire école. 

A ce point de vue, elle n’est même pas étrangère 
à notre vie moderne, et elle contribue plus que 
tout autre exercice de l’esprit à cette grande œuvre 
de l’affranchissement moral qui est le but de toute 
activité bien dirigée. D’une part, en effet, en nous 
dévoilant les lois qui nous régissent à notre insu, 
elle nous aide à en prendre conscience et par con- 
séquent à nous en dégager, car on ne commande 
à la nature qu’en lui obéissant; d’autre part, en 
nous forçant de nous soumettre aux faits, en pro- 
scrivant toute immixtion intempestive de notre per- 
sonnalité, en faisant de nous les instruments dociles 
d’une idée toute désintéressée, elle nous donne des 
habitudes d’esprit qui, transportées dans d’autres 
domaines, s’appelleront l’amour de la liberté et de 
la justice; elle nous apprend à nous détacher de 
nous-mêmes, à nous isoler des préjugés qui nous 
entourent, à faire taire, devant quelque chose de 
plus élevé et de plus général, nos attractions ou 


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LA POÉSIE DU MOYEN AGE 39 

nos répugnances, à comprendre ce qui nous est le 
plus étranger, à voir dans la diversité, dans la lutte 
même des forces, le jeu libre et normal de la vie, et 
par-dessus tout à aimer la vérité avant toutes choses, 
pour elle-même et pour elle seule. 


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LES ORIGINES 


DE LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE' 


Messieurs, 

Lorsqu’il y a trois ans j’eus pour la première 
fois l’honneur de m’asseoir dans cette chaire, qui 
inaugura en France l’enseignement de l’ancienne 
littérature française, je ne me présentais qu’en 
tremblant devant des auditeurs qui auraient eu 
tous les droits possibles d’être exigeants. Le pro- 
fesseur que j’avais à remplacer s’était acquis, dans 
un long et fécond enseignement, des sympathies 
qui, je devais le craindre, ne se reporteraient qu’à 
moitié sur celui qui venait priver de leur maître 
habituel les auditeurs assidus de ce cours; et s’il 
ne m’est pas permis de dire à quel point ces sym- 

1. Leçon d’ouverture faite au Collège de France (comme 
suppléant) le 1 décembre 1869. 


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42 


LES ORIGINES 


pathies étaient légitimes, personne du moins ne 
les comprend et ne les comprenait mieux que moi. 
Cependant, le public d’alors, considérant sans doute 
que les leçons que je lui apportais n’étaient que 
la continuation de celles qu’il aimait à entendre, 
me fît un accueil beaucoup plus bienveillant que je 
n’aurais osé l’espérer. C'est cet accueil qui m’en- 
hardit à venir de nouveau demander votre indul- 
gence : parmi ceux qui m’écoutent aujourd’hui, 
quelques-uns peut-être ont assisté déjà à nos entre- 
tiens d’il y a trois ans; c’est à eux que j’adresse 
d’abord mes remerciements, c’est sur eux que je 
compte pour me servir d’intermédiaires et de 
patrons auprès d’auditeurs fort désappointés peut- 
être en voyant la modification apportée cette année 
à l’annonce ordinaire de ce cours. 

Je tiens particulièrement, messieurs, à renouer la 
tradition, quelque brève qu’elle ait été, de ce cours 
fait en 1866 et 1867. Je ne savais pas alors s’il me 
serait donné de me retrouver un jour en présence 
du public du Collège de France ; mais a tout hasard 
j’avais disposé mon cours comme le commence- 
ment d’une série de leçons susceptibles d’être indé- 
finiment continuées. En même temps j’avais tenu à 
ce qu’il fût complet par lui-même, puisque je ne 
devais pas en tout cas le continuer immédiatement. 
J’avais pensé que pour une suite de leçons ainsi 
isolées, faites par un professeur qui n’était pas 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 43 

encore connu de son auditoire et ne le connaissait 
pas davantage, c’était un sujet particulièrement 
indiqué que celui que j’avais choisi. Ce sujet, 
c’était Y Introduction à l'histoire de la littérature 
française . Fidèle au plan que je m’étais tracé dès 
lors, je continuerai cette année ce cours prépara- 
toire en étudiant les Origines et les commencements 
de la littérature française ; mais avant d’entrer dans 
notre sujet je crois opportun de revenir aujourd’hui 
sur le chemin parcouru il y a trois ans et d’en 
résumer dans une vue rapide les lignes principales, 
l’aspect et le caractère. 

L’introduction à l’histoire de la littérature fran- 
çaise peut se définir autrement l’analyse des élé- 
ments constitutifs dont la combinaison et le déve- 
loppement ont produit cette littérature. En d’autrçs 
termes, une littérature n’étant en somme qu’un des* 
aspects de la vie d’un peuple, avant d'aborder 
l’histoire même de cette littérature il faut se rendre 
compte de ce qu’est le peuple qui l’a produite, jse 
demander quelles influences il a subies, quels 
milieux il a traversés, par quelles phases s’est 
opéré son développement, avant l’heure où com- 
mence en réalité son histoire littéraire. Cette étude, 
entourée de bien des difficultés pour toutes les 
nations, est particulièrement épineuse pour la 
nôtre : le peuple qui depuis plus de mille ans porte 
le nom de français n’est pas une de ces races 


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44 LES ORIGINES 

simples dont l’histoire, quelque obscure qu’elle 
puisse être à certaines périodes, offre cependant 
une suite logique de faits identiques et continus; 
ce n’est pas un groupe naturel, demeuré pur de 
tout mélange depuis les plus anciens temps : c’est 
au contraire, si je puis ainsi dire, un produit tout 
historique, où des éléments divers et parfois anti- 
pathiques ont été combinés et fondus soit par la 
force, soit par les siècles. Pour le connaître dans 
son essence, il faut séparer ces éléments hétéro» 
gènes; il faut apprécier, autant que nous le per- 
mettent nos instruments imparfaits, la part de 
chacun d’eux dans le composé que nous nous effor- 
çons de connaître. Cette analyse prend un carac- 
tère particulier lorsqu’elle est faite au point de vue 
de la littérature : il ne s’agit pas seulement ici de 
compter pour ainsi dire et de peser les atomes de 
provenance diverse qui se sont mêlés pour produire 
notre peuple : il faut savoir quelle valeur chacun 
des éléments dont il se compose avait au point de 
vue intellectuel, quelle direction il a dû imprimer à 
l’esprit national, quel a été son apport dans le trésor 
de la poésie ou des idées ; enfin, en dehors même des 
peuples qui ont laissé de leur sang dans nos veines, 
il faut rechercher si Hes nations étrangères, par 
leur religion, par leur science, par leur littérature, 
n’ont pas exercé sur le développement de l’esprit 
français une influence considérable et persistante. 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 45 

Du plus loin que nous soyons autorisés, par les 
inductions de l’histoire, à regarder cette belle con- 
trée, encadrée entre le Rhin, les Alpes, les Pyré- 
nées et les mers, qui forme l’extrémité de l’ancien 
monde, nous y trouvons des hommes de notre race, 
parlant une langue sœur de la nôtre. C’est aux 
sciences naturelles qu’il appartient de dire si, avant 
l’arrivée des Gaulois, notre sol avait déjà vu des 
hommes; l’histoire, aidée de la linguistique, ne nous 
permet pas de remonter plus haut. Ce qu’on peut 
affirmer d’ailleurs, c’est que si des tribus grossières 
ont occupé ce pays dans les temps antéhistori- 
ques, elles ont disparu sans laisser de traces, comme 
nous voyons encore des races entières disparaître, 
dans les nouveaux continents, au contact de popu- 
lations supérieures. Nos montagnes, nos fleuves, 
nos forêts portent des noms encore gaulois, et ces 
noms, que nous répétons sans les comprendre, con- 
tiennent une grande partie de la langue de nos pre- 
miers ancêtres enchantée pour ainsi dire sous leur 
forme mystérieuse. Énigmes mélancoliques dont 
notre temps commence à deviner quelques-unes, 
mais dont la plupart attendent encore le moment 
où la baguette de la science les délivrera de leur 
prison muette, ces vieux noms ont à nous raconter 
toute une histoire qu’on leur demandera quelque 
jour. Fidèles à ceux qui les avaient créés, ils ont 
persisté, quand les révolutions successives effa- 


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LES ORIGINES 


çaient jusqu’au dernier souvenir de l’idiome qui 
leur avait donné le jour; ils gardent sous leur 
enveloppe usée mais tenace les premières émotions 
de nos pères à la vue du sol où tant de générations 
se sont couchées avant la nôtre, les cris de joie 
poussés devant les ondes limpides ou les sommets 
verdoyants, les terreurs inspirées par les forêts 
sombres, les souvenirs des grandes chasses et des 
pêches abondantes, les mœurs simples et libres de 
la vie celtique, et les anciens dieux que les Gaulois 
avaient apportés dans leur nouvelle patrie. Plus 
tard vinrent les noms des villes, des villages, des 
hameaux, qui, pour la plupart, sont aussi conservés 
dans ceux des lieux que nous habitons encore, et 
qui nous rappellent ceux qui, les premiers, ont 
choisi ces lieux pour y vivre ensemble : leur pro- 
fusion, leur condensation sur de petits espaces mon- 
trent qu’une population nombreuse avait bientôt 
couvert le pays et l’avait marqué pour jamais de 
son empreinte. 

Ce peuple qui, après avoir occupé la plus grande 
partie de notre sol, se répandit d’une part dans les 
îles Britanniques, d’autre part dans la péninsule 
Ibérique, et qui resta d’ailleurs, jusqu’à une époque 
relativement assez moderne, maître de l’Europe 
centrale, ce peuple appartenait à la race indo-euro- 
péenne, née et constituée dans un centre qu’on n’ose 
encore déterminer avec assurance, qui vit successi- 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 47 

veinent se détacher d’elle, comme des essaims, tous 
les grands peuples dé l’histoire, les Celtes et les 
Italiotes, les Hellènes, les Germains, les Slaves, les 
Indiens et les Persans. Lorsque les Celtes, qui pa- 
raissent avoir quitté les premiers la patrie, se sépa- 
rèrent de leurs frères, la langue commune était 
déjà bien avancée et presque organisée complète- 
ment; la civilisation était parvenue à un certain 
degré d’ordre, d’industrie, de justice et de douceur; 
les premières impressions religieuses s’étaient déjà 
traduites par des mythes communs à la race en- 
tière, et peut-être, si certaines indications de la 
science contemporaine ne sont pas des illusions 
pures, déjà on avait appris à plier les mots aux lois 
harmonieuses du vers; déjà un fond assez étendu 
de connaissances, de croyances et de coutumes 
avait été transmis par les générations successives. 
Les Celtes emportèrent avec eux cet héritage, et, 
une fois établis dans leurs nouvelles demeures, le 
développèrent à leur façon. Ils peuplèrent de leurs 
divinités nos cieux, nos bois et nos fontaines; ils 
redirent en les modifiant les mythes et les récits 
qu’ils avaient appris au berceau ; ils conservèrent 
un grand nombre des usages et des superstitions de 
la patrie première. Quant à leur mode d’existence, 
il eut un caractère particulier. Sans jamais perdre 
la conscience de leur unité de race, ils se divisè- 
rent en tribus ou clans groupés autour de quelque 


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LES ORIGINES 


centre et répandus sur des territoires plus ou moins 
vastes; dans ces clans se forma une aristocratie 
militaire à laquelle se joignit, à une époque incon- 
nue, une puissante caste sacerdotale. De cette vie 
politique et de cette organisation théocratique, rien 
ne paraît avoir subsisté dans la constitution défini- 
tive de notre race : toute la surface de l’établisse- 
ment celtique a été détruite à jamais, et si nos 
premiers aïeux ont laissé des traces encore sen- 
sibles dans la vie intellectuelle et morale de leurs 
descendants, c’est par les côtés les plus humbles, 
les plus populaires, mais aussi les plus poétiques et 
les plus primitifs de leur génie. 

Ces traces, il faut les chercher dans les croyances, 
les usages, les récits qui, après tant de siècles, 
vivent encore dans nos campagnes. A certaines 
époques de l’année, on célèbre dans beaucoup de 
nos provinces des fêtes, qui s’en vont tombant tous 
les jours en désuétude à mesure que notre centra- 
lisation répand son instruction uniforme, mais qui 
sont demeurées les mêmes depuis l’époque celtique. 
Plus d’une plante des bois, plus d’un oiseau ou d’un 
reptile, est l’objet de légendes que les Gaulois 
racontaient jadis. Plus d’une fontaine où les pèle- 
rins viennent encore de toute la contrée avoisinante 
apporter leurs offrandes et leurs prières a été 
d'abord vénérée par les Celtes, qui semblent avoir 
eu pour les eaux jaillissantes et fraîches une dévo- 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 49 

tion toute particulière qui n’est pas leur moins gra- 
cieux souvenir. Les jeunes filles de nos pays rusti- 
ques savent encore dire les beaux contes où sont 
enfermés souvent les plus vieilles conceptions reli- 
gieuses de notre race ; là aussi, sous un nom latin, 
les fées gauloises ont conservé leur puisssance : 
elles apparaissent souvent dans les rochers et les 
arbres, dans les vieilles forêts où le chasseur noir 
mène depuis tant de siècles aux jours d’orage sa 
chasse effrayante. C’est là ce qui nous reste, au 
point de vue de la poésie, de ce qu’ont apporté 
ou créé les peuples à qui notre sol a dû sa pre- 
mière culture : leur langue a péri tout entière, à 
l’exception de quelques mots isolés et des noms 
de lieux qui n’ont plus de sens que pour le savant; 
leur littérature, s’ils en ont possédé une, a disparu 
également, sans exercer aucune influence sur la 
nôtre. Aucune influence directe, du moins; car 
une singulière revanche était réservée au génie 
celtique. Quand la France avait oublié depuis bien 
des siècles jusqu’à son vieux nom de Gaule, les 
petites peuplades restées celtiques de langue et de 
mœurs en Armorique et dans l’ouest de l’Angle- 
terre furent appelées à donner, par l’intermédiaire 
des poètes français, leur note originale et toute 
nouvelle dans le grand concert de la littérature 
européenne. Parmi les récits que les trouvères de 
xii® siècle empruntèrent aux traditions bretonnes et 

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LES ORIGINES 


galloises, plus d’un sans doute remontait à une 
haute antiquité ; plus d’un peut être regardé comme 
un débris de la littérature poétique des Gaulois. 
Entre tous ces contes, si divers et souvent si bi- 
zarres, il en est un qui brille d’un éclat particulier 
et dont la beauté profonde, le charme pénétrant, la 
tendresse incomparable justifient l’immense popu- 
larité : c’est l’histoire de Tristan et Iseut. Dans les 
versions les plus anciennes, cet admirable poème a 
conservé des traits tout à fait primitifs, soit comme 
mythes, soit comme mœurs ; il nous transporte 
dans le milieu, barbare encore et déjà cependant 
par certains côtés bien raffiné, que pouvait offrir la 
demi-culture de la Gaule, et ce n’est pas certaine- 
ment aller trop loin que de supposer qu’il a pu 
exister, dans ses traits essentiels, dès l’époque pure- 
ment gauloise. Il nous permet de nous faire une 
idée de ce que pouvait être la poésie héroïque de 
nos ancêtres, bien différente de celle des Grecs 
ou des Germains. La note qui domine dans cette 
poésie, c’est celle de l’amour : Tristan est, entre 
tous les grands poèmes de l’humanité — et je n’hé- 
site pas à le placer à côté d’eux — le poème de 
l’amour. Presque inconnu à la poésie primitive des 
Grecs, l’amour, dans la noble poésie germanique, 
est sévère et pur : elle ne connaît que l’aspira- 
tion un peu vague du jeune homme vers sa fiancée 
ou la fidélité profonde et chaste de l’épouse envers 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 51 

l’époux. Au contraire, ce que chante le poème cel- 
tique, c’est l’amour délivré de tout lien, de toute 
contrainte, de tout devoir autre que lui-même : 
l’amour fatal, passionné, illégitime, vainqueur de 
tout, des obstacles, des dangers, de la mort et même 
de l’honneur. C’est par cette conception, exprimée 
d’une façon incomparable dans le poème de Tris- 
tan , mais qui se retrouve d’ailleurs dans plusieurs 
autres récits de même provenance, que l’esprit cel 
tique, à travers les siècles, a puissamment agi su* 
la littérature française. Ces romans, traduits en 
français au xn e siècle, perdirent naturellement leur 
caractère national ; mais ils gardèrent leur inspi- 
ration, et sans doute il se trouvait encore dans le 
peuple gaulois devenu français quelque chose du 
génie primitif, car cette inspiration n’a pas cessé 
de se faire sentir, et l’amour, tel qu’il est com- 
pris dans les romans de la Table Ronde, est resté 
depuis lors le sujet favori et presque unique de toute 
notre littérature d’imagination. 

Mais cette influence celtique fut postérieure et 
indirecte : en Gaule même, la race gauloise ne 
devait pas continuer à régner. D’autres peuples, 
sortis du même berceau que les Gaulois, parlant 
des dialectes de la même langue, avaient fait fruc- 
tifier bien plus abondamment les germes de cul- 
ture que la période de leur vie commune leur 
avait confiés à tous. Les Grecs et les Romains, 


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52 LES ORIGINES 

établis au sud et à l’est des Celtes, avaient créé 
ces civilisations merveilleuses où pour la première 
fois l’esprit hurpain prit conscience de lui-même. 
Bientôt ils éprouvèrent le besoin de franchir les 
limites étroites de leurs contrées; de très bonne 
heure, les Hellènes vinrent fonder des colonies 
sur nos rives méridionales et créèrent de petits 
centres grecs au milieu des tribus gauloises. Mais, 
là comme ailleurs, ces colonies eurent fort peu 
d’action sur les populations voisines. Renfermés 
dans leurs murs, les Grecs n’avaient avec les bar- 
bares qui les entouraient que des relations de 
guerre ou de commerce. Ils n’ont laissé aucune 
trace appréciable ni dans notre langue ni dans 
notre esprit. Peut-être apprirent-ils aux Gaulois 
l’usage des lettres, mais ceux-ci en tirèrent si peu 
de parti que ce fait, qui aurait pu être d’une si 
haute importance, n’est qu’un accident sans portée. 
D’ailleurs, au moment où les colonies grecques 
avaient atteint leur plus grand développement et. 
allaient peut-être prendre sur les destinées de la 
Gaule une influence réelle, la conquête romaine 
commença, et une vie nouvelle s’ouvrit pour nous. 

L’histoire offre d’étranges spectacles quand on la 
considère dans son ensemble. Qui aurait pu croire, 
quand l’hégémonie du Latium se disputait chaque 
année dans des combats et des pillages entre le 
petit peuple de Rome et les habitants des villes voi- 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 53 

sines, qui aurait pu croire que c’étaient les destinées 
de la Gaule qui se débattaient là? Quand Brennus 
abandonnait joyeusement la petite forteresse du 
Capitole en emportant l’or qui payait sa retraite, 
qui lui aurait dit que les Romains devaient un jour 
dominer la grande patrie gauloise? Ce petit dia- 
lecte italique, confiné à un district des bords du 
Tibre, qui eût jamais rêvé qu’il s’étendrait un jour 
sur le tiers de l’Europe et viendrait remplacer sur 
nos lèvres la langue de nos pères? Ce fut ce qui 
arriva : de victoire en victoire, Rome se rendit 
maîtresse de l’Italie; puis elle eut besoin de la 
Gaule méridionale pour communiquer avec l’Es- 
pagne, autre conquête ; une fois établie dans la 
Province , elle se sentit gênée par le voisinage des 
puissantes tribus restées indépendantes; il se trouva 
un jour que le consul César s’aperçut qu’il y avait 
là à faire une conquête utile et glorieuse pour la 
république et pour lui : il saisit le premier prétexte 
pour franchir la frontière de la Province, — et 
voilà pourquoi nous sommes un peuple roman . 

C’est dire trop peu que de dire que la conquête 
romaine marque pour notre pays une ère nou- 
velle : elle est véritablement le commencement de 
notre histoire. Le vieux sol gaulois est si complète- 
ment retourné, recouvert et transformé, qu’il ne 
conserve plus que dans ses couches les plus pro- 
fondes quelques-uns de ses caractères originaux. 


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54 LES ORIGINES 

Nous cessons, à dater de ce moment, d’être un 
peuple primaire, et de représenter dans la famille 
indo-européenne le frère aîné, le grand peuple cel- 
tique. On se prend parfois à rêver devant ce fait 
irréparable et violent, à se demander ce qui serait 
advenu si les Romains avaient trouvé en deçà du 
Rhin la résistance qu’ils rencontrèrent plus tard en 
Germanie. Peut-être les Celtes n’auraient-ils échappé 
aux Romains que pour tomber sous les coups des 
peuplades germaniques voisines, qui avaient déjà 
occupé les pays situés au nord du Danube, et qui, 
en passant le Rhin, fournirent à César l’occasion 
de passer le Rhône : il serait alors arrivé aux Celtes 
de nos contrées ce qui est arrivé à leurs frères de 
Germanie : ils auraient subi l’influence des vain- 
queurs au point de s’assimiler complètement à eux, 
et c’est l’allemand que nous parlerions aujourd’hui. 
Peut-être, au contraire, de ces germes de culture, de 
sagesse et de poésie que nous saisissons vaguement 
chez les Gaulois, se serait-il développé une grande 
et originale civilisation qui aurait tenu sa place et 
aurait joué son rôle dans l’histoire européenne entre 
celle du monde gréco-romain et celle de la Germanie. 

Ce sont là des rêves. Avec Vercingétorix, la 
nationalité gauloise tomba pour ne plus se relever. 
On façonna la Gaule en provinces romaines. On 
lui imposa l’administration, la langue, la civilisa- 
tion et jusqu’à la religion de Rome. Une lutte 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

obscure, sur laquelle les documents nous font 
malheureusement défaut, s’engagea entre les deux 
peuples en présence : là, comme sur le champ de 
bataille, les Romains furent vainqueurs. Au bout de 
cinq siècles, nous retrouvons les Gaulois complète- 
ment romanisés, n’ayant conservé aucun souvenir 
de leur existence nationale, se qualifiant eux-mêmes 
de Romani , et ne parlant plus que la langue de 
leurs conquérants. Qu’avaient, en somme, apporté 
les Romains dans la richesse intellectuelle et morale 
qui devait plus tard servir de fond à la littérature 
française? 

Ce qui domine de beaucoup tout le reste, dans 
cet apport des Romains, c’est la langue. En parlant 
latin, les Gaulois entrèrent dans une nouvelle famille 
de peuples comprenant tous les vaincus de Rome, 
excepté ceux que la civilisation hellénique avait 
gardés. La Romania , comme on disait encore même 
après la chute de l’empire d’Occident, embrassait 
la Grande-Bretagne, la Gaule entière, l’Espagne, le 
nord de l’Afrique et l’Italie. Les invasions barbares 
détachèrent les deux extrémités, la Bretagne et 
l’Afrique, mais le bloc central resta uni, et, bien 
que pénétrées à divers degrés de l’élément germa- 
nique, les deux péninsules et l’ancienne Gaule sont 
demeurées attachées par la langue et plus tard par la 
religion. Cette langue latine, qui transformait ainsi 
notre nationalité, elle n’arriva point dans les villages 


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LES ORIGINES 


Btt 

de la Gaule telle que nous la montrent les écrivains 
classiques de Rome : elle nous vint déjà altérée dans 
le système de ses sons, modifiée dans ses formes, 
simplifiée dans sa syntaxe ; elle ne fit que marcher 
dans la même voie pour se plier aux organes re- 
belles et aux esprits simples de nos paysans et de nos 
soldats. De très bonne heure, sans doute, elle prit en 
Gaule — et spécialement dans le Nord — quelques 
habitudes particulières, quelques traits distinctifs; 
elle reçut l’empreinte de ceux qui l’adoptaient, et, 
bien que son nom définitif ne lui ait été attribué 
que beaucoup plus tard, on peut dire que, même 
avant les invasions germaniques, la langue entrée 
latine en Gaule y était devenue française. 

Cette langue venue du Latium était vraisembla- 
blement inférieure, au point de vue strictement lin- 
guistique, à la langue celtique : elle offrait, parti- 
culièrement pour les voyelles, une grande pauvreté 
de sons; les formes du nom et du verbe avaient déjà 
subi une dégradation notable ; elle était à peu près 
complètement privée de cette faculté de former des 
composés, qui donne au grec et à l’allemand une 
si poétique richesse ; elle avait, dans toute son allure, 
quelque chose de lourd et de massif qui, sous les 
mains d’écrivains habiles, lui donnait de la majesté, 
mais qui, habituellement, la rendait peu propre aux 
créations légères ou hardies de l’imagination. En 
revanche, elle possédait, surtout dans la bouche du 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 57 

peuple, une construction simple et facile à com- 
prendre; la plupart de ses formes nominales et 
verbales étaient bien distinctes et faisaient vive- 
ment sentir leurs caractères respectifs; elle se 
prêtait admirablement aux intelligences les moins 
subtiles, et de même qu’elle remplaça le gaulois et 
l’ibérien dans la bouche des habitants de l’Europe 
occidentale, elle sut plus tard se faire admettre par 
les envahisseurs venus de Germanie. 

Avec leur langue, les Romains apportèrent en 
Gaule tout ce qui constituait leur vie politique, 
sociale, religieuse et intellectuelle. Je laisse de côté 
les deux premiers points de vue, qui sont plutôt du 
domaine de l’histoire. La religion romaine se 
compose de deux parties bien distinctes : le fond 
proprement romain et le placage hellénique qui le 
recouvre. Ce placage brillant et mince ne fut 
jamais qu’une légère surface : il tomba rapidement 
sans que rien, dans notre pays, en ait subsisté. Ce 
qui est proprement romain, ce sont les pratiques 
du culte et les superstitions. Les dieux, dans cette 
religion étrange, ne jouent qu’un rôle secondaire : 
ils n’ont pas d’histoire, iis n’ont pas de figure propre, 
ils n’ont pas d’autre caractère que celui de leurs 
fonctions spéciales. On peut les définir des abstrac- 
tions 'pratiques : à chaque acte de la vie est attachée 
une divinité qui, suivant qu’on i’honore bien ou mal, 
rend cet acte heureux ou malheureux, aisé ou diffi- 


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58 


LES ORIGINES 


cile à accomplir. Cette religion avait d’ailleurs un 
caractère tout national et même local qui ne la ren- 
dait pas susceptible d’être transportée dans un autre 
pays : aussi les 'Gaulois la connurent à peine; pen- 
dant que les dieux grecs (sous des noms romains) 
peuplaient les temples officiels, ils gardèrent à peu 
près intacte toute la partie populaire de leur 
ancienne religion. Si les Romains ont eu, à ce point 
de vue, quelque influence dans notre pays, ç’a été 
par les côtés les plus bas et les plus mauvais de leur 
vie religieuse. Un grand nombre de superstitions 
répandues parmi nos populations jusqu’à ce jour, et 
dont plusieurs se sont plus tard mêlées et presque 
confondues avec les croyances chrétiennes, semblent 
avoir leur source dans les idées romaines. La plus 
absurde de toutes et celle qui pèse le plus sur la 
vie journalière, la croyance aux mauvais présages, 
peut être regardée à peu près sûrement comme un 
legs de Rome. Ce n’est pas le seul. C’est peut-être 
chez les Romains que Je polythéisme a été le plus 
véritablement une idolâtrie. Leurs historiens sont 
remplis des plus misérables légendes sur les images 
miraculeuses, sur les statues qui parlent, qui se 
tournent, qui remuent les yeux, sur les figures qui 
se transportent d’un lieu à un autre, et que l’on ne 
peut faire bouger de la place qu’elles ont choisie 
pour qu’on leur y élève un temple. Il n’y a pas 
une de ces histoires qu’on ne retrouve dans le 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 59 

moyen âge, et plus tard encore, rattachée à quelque 
image catholique, et de telles grossièretés sont si 
éloignées de l’esprit chrétien qu’il faut en attribuer 
la source à la longue domination des Romains dans 
les pays où elles abondent. Les Grecs faisaient des 
statues de leurs divinités le type de toute la beauté 
et de toute la grandeur qu’ils pouvaient concevoir, 
et ce qu’ils adoraient, c’était cette grandeur et cette 
beauté; les Romains regardaient leurs simulacres 
comme de véritables idoles, accordaient telle vertu 
particulière à l’une ou à l’autre, telle aventure à 
celle-ci, tel miracle à celle-là, et les vénéraient pour 
elles-mêmes. Ils ont trop souvent transmis jusqu’à 
nous cette triste religiosité : il y a à Rome une statue 
de saint Pierre, dont le pouce est presque usé par 
les baisers pieux des croyants ; les baisers des dévots 
païens avaient commencé l’usure il y a dix-huit 
siècles, quand le saint Pierre était un Jupiter. 

De même que la religion, la littérature romaine 
a une surface brillante et pompeuse, empruntée à 
la littérature grecque. Par sa nature même, toute 
cette littérature devait rester étrangère au peuple. 
Complètement factice et artificielle, amusement 
des salons et des académies, elle disparut comme 
un vain rêve, sans rien laisser après elle, quand 
s’écroula l’édifice dont elle était l’ornement. Je n’ou- 
blie pas ici le rôle immense que cette littérature 
joua dans l’histoire de l’esprit humain : elle a servi 


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LES ORIGINES 


de véhicule aux idées et aux sciences helléniques, et 
a fait pour le monde entier une œuvre de vulga- 
risation dont on ne saurait mesurer la portée ; mais 
ce n’est qu’à l’aurore des temps modernes qu’elle 
put remplir cette mission : immédiatement et di- 
rectement, elle ne produisit rien. Les grands écri- 
vains de Rome restèrent entre les mains des 
hommes du moyen âge sans exercer sur eux une 
grande influence, et il n’y a entre la littérature 
classique et la littérature de ces temps rien qui 
ressemble à une tradition. D’ailleurs, quand les 
Germains vinrent donner à l’Empire la secousse 
décisive, cette littérature romaine était presque 
éteinte En Gaule spécialement, où elle avait été 
longtemps brillante, où elle avait fait fleurir plus 
que partout ailleurs la rhétorique sonore et creuse 
de sa sénilité, elle n’avait plus, au V e siècle, que 
quelques représentants isolés, sans public, sans im- 
portance, sans valeur; les rhéteurs avaient fermé 
leurs écoles, les académies ne couronnaient plus ni 
vers ni prose ; seuls les grammairiens enseignaient 
encore les éléments du latin classique, devenu 
presque une langue morte; ils composaient d’insi- 
pides abrégés historiques et littéraires, des compi- 
lations dénuées de toute critique, ou traduisaient 
les plus mauvaises productions de la décadence 
grecque : ce furent ces œuvres misérables que le 
moyen âge reçut directement du monde romain et 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 61 

qui trop souvent l’inspirèrent. La littérature latine 
du moyen âge continue cette littérature de la déca- 
dence ; celle des langues vulgaires ne lui doit que 
peu de chose. Rien n’est plus injuste, en tout cas, 
que de reprocher au moyen âge d’avoir détruit la 
littérature latine : l’invasion germanique n’a fait 
qu’en constater la mort. Depuis longtemps, ce n’était 
plus qu’un pâle fantôme, singeant avec une gravité 
pénible la vie qui s’était retirée d’elle, et il suffit du 
contact d’une réalité palpable pour faire évanouir 
à jamais ce mensonge. 

Au-dessous de cette littérature académique, il y a 
peu de traces d’une littérature romaine populaire. 
Peut-être quelques contes, quelques chansons furent 
apportés en Gaule par les soldats d’Italie; mais ils 
n’ont laissé aucun vestige caractéristique pour ce 
qui regarde le fond. Quant à la forme, c’est autre 
chose. Avec leur langue, les Gaulois ont pris des 
Romains leur versification; et là encore ce n’est 
pas la métrique savante et compliquée, introduite à 
Rome par les imitateurs des Grecs, que s’est appro- 
priée le peuple romanisé : c’est la versification po- 
pulaire, qui reposait sur le rythme, c’est-à-dire 
sur l’accent tonique, et non sur le mètre, c’est-à-dire 
sur la quantité des syllabes. Cette versification, 
dédaignée des lettrés, à peine conservée dans 
quelques fragments recueillis par tel ou tel cher- 
cheur d’anecdotes, elle survit encore aujourd’hui, 


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LES ORIGINES 


bien que profondément modifiée, dans celles de la 
France, de l'Italie et de l'Espagne, et elle a même 
exercé sur celles des langues germaniques et slaves 
une influence considérable. Les plus anciens des 
échantillons qui en sont parvenus jusqu'à nous 
sont les vers satiriques que les soldats romains 
chantaient derrière le char de César triomphateur; 
et l'un de ces vers semble être une allusion pro- 
phétique aux destinées de cette Gaule que César 
voulait rendre immédiatement romaine en intro- 
duisant des Gaulois dans le sénat : les Gaulois, 
disait la chanson railleuse, échangent leurs braies 
pour le laticlave : Galli tracas deposuerunt , latum 
clavum sumserunt . C'est en effet le costume romain 
que revêtit désormais l'esprit gaulois, devenu ainsi 
presque méconnaissable; seulement on peut dire 
que ce n’est pas le laticlave, l'opulente et lourde 
toge des sénateurs , mais la tunique simple et 
courte de la plebs pulla , du peuple noir, que les 
Gaulois empruntèrent à leurs vainqueurs. 

La forme de sa parole et de sa poésie, voilà ce 
que la littérature française doit à Rome; pendant 
longtemps — jusqu’à la Renaissance peut-être — 
elle ne lui doit guère rien de plus. Mais on ne peut 
faire assez grande la part de ces deux éléments 
dans le développement de notre histoire littéraire. 
Une langue pense et poétise d'une certaine façon : 
elle s'assimile mystérieusement l'esprit de celui qui 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 63 

la parle, et si Ennius exagérait en disant qu’il avait 
trois âmes parce qu’il parlait trois langues, il n’y a 
aucune exagération à dire que, pour un peuple, 
changer de langue, c’est changer d’âme. Notre 
esprit tout entier sera dorénavant déterminé en 
grande partie par la forme qu’il sera obligé de 
revêtir pour s’exprimer, car la connexité de la pensée 
et de la parole est tellement intime que parler latin, 
pour un peuple, c’est, — qu’on me passe l’expres- 
sion, — c’est presque penser latin. 

Toutefois, la langue et la versification ne suffisent 
pas pour créer une littérature et une poésie. Rome 
avait fourni les instruments, mais la musique 
faisait défaut. Un fait nouveau se produisit, fait 
d’une importance égale à celle de la conquête ro- 
maine, bien qu’il se soit accompli très différem- 
ment et qu’il appartienne à un tout autre ordre. Au 
milieu de la civilisation matériellement florissante, 
au moins pour un temps, que l’administration impé- 
riale donna à la Gaule, la vie morale des peuples 
allait diminuant chaque jour. La conscience de la 
nationalité, détruite par la conquête, ne pouvait être 
remplacée par un sentiment de solidarité avec l’em- 
pire que des déchirements trop fréquents empê- 
chaient de se développer, et le haut orgueil patrio- 
tique qui donne à l’esprit romain son plus grand 
caractère n’était pas fait pour les nations conquises. 
La religion ne parlait qu’aux plus petits côtés de 


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LES ORIGINES 


l’âme, et n’avait rien qui pût élever l’intelligence, 
frapper l’imagination ou ennoblir le cœur. La phi- 
losophie, descendue des hauteurs de la spéculation 
grecque, était devenue un arsenal de lieux com- 
muns élégants, et n’avait conservé de grandeur que 
dans le groupe imperceptible et vite disparu des 
stoïciens. La science n’existait pas. La littérature, 
après Péclat passager des premiers temps de l’em- 
pire, était devenue un simple passe-temps de beaux 
esprits sans puissance; renfermée dans des sociétés 
choisies, elle était étrangère à toutes les grandes 
questions comme à toutes les grandes passions hu- 
maines. Le ciel était vide et la terre était dessé- 
chée : une médiocrité fade constituait toute l’atmo- 
sphère morale. C’est alors que bien loin de la Gaule, 
par delà les contrées helléniques, à l’extrémité de 
ce bassin de la Méditerranée autour duquel s’est 
déroulée toute la civilisation antique , chez un 
petit peuple resté jusque-là presque inconnu, se 
produisit obscurément le fait immense qui devait 
changer la face du globe. Le christianisme arriva 
à temps pour donner au monde antique un élément 
nouveau, susceptible de vivre même après la des- 
truction de toutes les formes existantes : il est la 
transition qui relie les deux grandes périodes de 
l’histoire ; nul ne peut dire ce qui serait advenu de 
la société européenne si l’invasion des barbares 
n’avait pas trouvé l’empire déjà chrétien. Comment 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 65 

et pourquoi la religion nouvelle réussit, ce n’est 
pas à moi qu’il appartient de le raconter ; mais la 
littérature du moyen âge est trop profondément 
chrétienne pour que je passe sous silence l’influence 
que cette grande révolution morale a exercée sur le 
développement de notre esprit national. Au point 
de vue religieux, la nouvelle doctrine rencontra 
sans doute peu de résistance en Gaule : il n’y avait 
réellement pas de religion dans le sens élevé du 
mot, et la philosophie se survivait à elle-même; 
quant aux belles croyances attachées par les tradi- 
tions gauloises aux grands aspects de la nature, elles 
n’avaient pas de caractère proprement religieux, et 
elles subsistèrent sous l’enveloppe chrétienne comme 
elles avaient fait sous l’enveloppe gréco-romaine. 
Le christianisme, qui s’adressait surtout au peuple, 
prit dans les âmes une place vide : il y fit revivre 
quelques-unes des plus grandes et des plus hautes 
aspirations de l’homme; il offrit à l’imagination des 
sujets et des rêves ; il rapprit au cœur la vertu et le 
courage. Au milieu des temps atroces qui se prépa- 
raient, il permit aux hommes, par l’espérance d’un 
autre monde, de supporter celui où ils vivaient; il 
allégea ce fardeau de misères et de désespoir sous 
lequel peut-être l’humanité aurait succombé. Au 
point de vue strictement historique, son plus grand 
résultat est d’avoir fondé entre les peuples de 
l’empire et leurs conquérants, sur les ruines des 

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66 LES ORIGINES 

nationalités détruites et de l'empire romain, uns 
solidarité universelle, sans laquelle on ne voit pas 
quels liens auraient rattaché ensemble les hommes 
dégagés de toute pensée commune. Au point de 
vue plus particulièrement littéraire, il apportait 
aux peuples qui l’embrassaient, outre une rénova- 
tion morale, des inspirations nouvelles : une poésie 
épique, contenue dans les récits de l'Ancien et du 
Nouveau Testament, dans les vies des saints et des 
martyrs ; une poésie lyrique , appuyée sur les 
louanges de Dieu, du Christ et des saints, et sur- 
tout sur l'effusion personnelle de l'âme, soit dans 
l’amour, soit dans la joie, soit dans la crainte et le 
repentir; une poésie dramatique, en germe dans le 
fond même de sa doctrine et dans sa conception du 
monde, et déjà ébauchée dans les cérémonies de 
son culte. Il fallait du temps pour que ces éléments 
d’une poétique nouvelle fussent assez bien assi- 
milés pour devenir féconds; mais leur introduction 
dans la vie morale des Gallo-Romains était con- 
sommée avant la catastrophe qui peut-être les 
aurait empêchés de s'enraciner fortement. 

Tels étaient les éléments dont se composait le 
milieu moral et intellectuel où le monde romain, et 
spécialement la société gallo-romaine, vivait il y a 
environ quatorze siècles. Ce qui provenait du fond 
celtique primitif était tout à fait oublié et recouvert 
par l’alluvion romaine; ce que la civilisation gréco- 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 67 

romaine avait apporté était surtout matériel et so- 
cial et ne fournissait à l’esprit qu’un aliment sans 
goût et sans force ; le sentiment national, complète- 
ment éteint, n’avait pas été remplacé par une con- 
ception plus haute de l’humanité ni même par la 
conscience de l’unité romaine; la littérature élé- 
gante et vaine des classes lettrées n’avait pas pé- 
nétré dans le peuple, et, en fait d’éducation populaire, 
les Romains n’avaient apporté aux Gaulois que les 
spectacles du cirque, les pantomimes obscènes et 
les féroces combats de gladiateurs. Dans cet abais- 
sement et cette tristesse, le christianisme avait fait 
briller un rayon d’en haut : il avait rajeuni les 
croyances, ému les cœurs, exalté les imaginations. 
Mais, une fois que la période héroïque des martyres 
fut close, une fois qu’il fut arrivé à la domination 
paisible, il sembla perdre sa puissance sur les âmes 
et s’abaisser lui-même au niveau de la médiocrité 
générale. Il est difficile de dire jusqu’où serait allée 
la décadence de la civilisation romaine et comment 
se serait terminée cette décomposition lente, si l’in- 
vasion germanique n’avait pas précipité le dénoue- 
ment et purifié, à la façon de l’orage, la lourde 
atmosphère où le monde s’étiolait. 

La conquête romaine, qui devait fatalement tout 
envahir devant elle jusqu’au moment où elle trou- 
verait une résistance invincible, la trouva presque 
en même temps aux deux extrémités de l’empire, 


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Goqgle 



68 


LES ORIGINES 


en Asie chez les Parthes, en Europe chez les Ger- 
mains. Ceux-ci, race vigoureuse et solide, étaient 
venus de la patrie commune, à la suite des Celtes 
leurs frères, mais longtemps après eux. Ils les 
avaient peu à peu remplacés comme habitants 
des pays situés entre le Danube et le Rhin, et 
ils auraient sans doute continué leur marche en 
avant et poussé leurs tribus jusqu’aux vagues de 
l’Atlantique si, comme je l’ai rappelé tout à l’heure, 
ils n’avaient rencontré, à leur première incursion 
en Gaule, les Romains pour leur barrer le passage • 
Peu de temps après, les vainqueurs de la Gaule 
essayèrent en vain de faire entrer les Germains 
dans l’empire, et la défaite de Varus, à l’apogée de 
la grandeur romaine, marqua le terme qu’elle ne 
devait pas dépasser et fut réellement la date où 
commence l’histoire moderne. 

Les Germains, à l’époque où ils combattaient 
pour la première fois les armées romaines, étaient 
des barbares dans toute la force du terme : ils 
avaient de la barbarie les vertus et les défauts. 
Cinq siècles plus tard, quand ils se répandirent sur 
le monde romain par toutes ses barrières forcées, 
ils n’avaient pas considérablement changé. La civi- 
lisation antique n’avait guère songé à les pénétrer 
et à les polir : leurs relations avec les Romains 
avaient été presque uniquement hostiles. Le com- 
merce des marchands romains avait cependant 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 69 

répandu chez eux, avec le goût et la connaissance 
d’un certain luxe, les vices que les nations civilisées 
apprennent encore aujourd’hui aux sauvages des 
îles lointaines, et les empereurs, en soldant un 
grand nombre d’entre eux pour recruter leurs 
milices, avaient développé leur cupidité naturelle et 
avaient enflammé leur convoitise par le spectacle 
des richesses de l’empire. Ce fut donc une véritable 
et terrible invasion de barbares que celle des tribus 
germaniques : les Gallo-Romains, peuples doux et 
paisibles, habitués depuis des siècles au repos, 
virent avec épouvante fondre sur eux ces bandes 
d’hommes durs, farouches, avides, qui leur pre- 
naient leur or, s’enivraient de leur vin et s’établis- 
saient dans leurs demeures. Toutefois, il s’en fallait 
que ces barbares fussent incapables de culture et 
de vie sociale : déjà avant leur entrée sur le terri- 
toire romain, ils vivaient sous des lois religieuse- 
ment respectées et qui respirent, au milieu de bien 
des cruautés et des bizarreries, le sentiment de 
l’indépendance personnelle, et déjà l’alliance, de- 
venue si féconde dans certains États fondés par eux, 
de la justice et de la hiérarchie sociale. Ils jetaient 
brutalement dans les veines épuisées du monde 
antique l’élément vital qui devait rajeunir ce sang 
appauvri; dans ces pays pacifiés et éteints par la 
longue domination d’une administration savante, 
ils apportaient l’amour passionné de la liberté; à 


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LES ORIGINES 


ces races autrefois glorieuses, qui avaient perdu 
jusqu’au souvenir de leur nationalité et ne se dis- 
tinguaient plus que par les circonscriptions ro- 
maines auxquelles elles appartenaient, ils venaient 
rapprendre par leur exemple l’orgueil et l’enthou- 
siasme national ; à la vie trop souvent vaine et fri- 
vole des Gallo-Romains ils opposaient le cuite de la 
famille, le respect des femmes, le sérieux sentiment 
du devoir, sensible même dans les plus grands eni- 
vrements de leurs victoires; enfin ils apportaient 
avec eux une poésie riche et puissante, qui devait, 
en se transformant, féconder l’esprit des nations 
auxquelles ils s’unirent, et devenir la base d’un dé- 
veloppement poétique aussi grandiose qu’inattendu. 

L’invasion germanique se présente sous trois 
formes différentes : ou bien les envahisseurs ne font 
que traverser le pays et portent plus loin leurs con- 
quêtes : c’est le cas, par exemple, en Gaule, pour, les 
Vandales : — ou bien ils s’y établissent en masses 
tellement compactes qu’ils exterminent ou s’assimi- 
lent la population antérieure et lui imposent même 
leur langue : c’est ce qui est arrivé pour les provinces 
les plus orientales de la Gaule et pour l’Angleterre; 
— ou bien enfin ils se fondent avec la population 
romaine, prennent son langage, constituent, de con- 
cert avec elle, une nationalité nouvelle. Les deux 
premiers cas ne nous intéressent pas ici : dans le 
premier, le passage des barbares n’a été qu’un 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 71 

accident terrible et momentané, comme le fut plus 
tard celui des Huns; dans le second, les provinces 
romaines germanisées, voisines des pays essentiel- 
lement germaniques, leur devinrent absolument 
semblables. La France moderne repose, au con- 
traire, tout entière sur la troisième forme de l’inva- 
sion germanique. 

Deux grands faits déterminent et dominent la 
fusion lente de l’élément romain et de l’élément 
germanique : c’est l’adoption par les Germains de 
la religion et de la langue des populations gallo- 
romaines. Leur religion à eux, celle qu’ils avaient 
apportée de leur patrie, était le développement 
libre des premières croyances communes à tous les 
peuples indo-européens. Elle n’avait pas été arrêtée 
et précisée dans ses dogmes par une caste sacerdo- 
tale : elle était restée flottante et vague, encore 
toute voisine de son origine naturelle. Les grands 
phénomènes de la nature, les orages, les vents, les 
mouvements des astres, étaient encore clairement 
perceptibles dans la plupart des mythes dont ils 
contenaient l’interprétation primitive. En quelques 
points cependant, la race germanique avait marqué 
de son empreinte la religion héréditaire. Elle avait 
éprouvé le besoin de se faire une cosmogonie : 
elle avait rêvé à sa façon la naissance du monde et 
des premiers hommes et l’avait racontée dans quel- 
ques symboles saisissants; et l’imagination alle- 


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LES ORIGINES 


72 

mande, déjà mélancolique et profonde, $vait ajouté 
à ce tableau des origines du monde le tableau de la 
fin de tout ce qui est, du crépuscule cosmique et de 
la mort même des dieux. Beaucoup de ces idées se 
prêtaient sans trop de peine à une interprétation 
chrétienne : comme les chrétiens , les Germains 
avaient un paradis et un enfer, et rien ne répond 
mieux à la manière dont le moyen âge tout entier a 
envisagé la terre que le nom qu’ils lui donnaient : 
Midgard , le séjour du milieu, entre les dieux et les 
démons. L’autre côté par lequel les Germains avaient 
développé la religion indo-européenne, c’était le 
côté belliqueux. Leurs dieux étaient tous plus ou 
moins des dieux de combats; leurs mythes les plus 
originaux se rapportaient à la guerre ; leur Walhalla 
n’était qu’un champ de bataille éternel où les 
morts revivaient sans cesse pour avoir le bonheur 
d’être tués encore. De tout cela, il resta naturelle- 
ment quelque chose dans la mémoire et dans le 
cœur des Germains, même après qu’ils eurent reçu 
le baptême, et nous en retrouverons plus d’une fois 
des traces dans la poésie du moyen âge. 

La langue que les Allemands abandonnèrent pour 
prendre celle des Romains était une langue sœur 
de la gauloise et de la latine, sortie comme elles de 
l’idiome primitif dont nous parlons tous des dia- 
lectes. De bonne heure elle avait perdu un nombre 
assez considérable de formes grammaticales, et elle 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 73 

avait modifié tout le système des sons d’une façon 
originale et caractéristique. Elle avait comme trait 
distinctif une grande fidélité aux radicaux primitifs, 
qui maintient encore, dans l’allemand actuel, bien 
des mots presque sans changement depuis des mil- 
liers d'années, une énergie marquée dans la pro- 
nonciation, une construction tout à fait subordonnée 
au sentiment, et une admirable faculté de composi- 
tion. De ces traits-là aussi quelques-uns passèrent 
aux langues néo-latines, et spécialement au français, 
qui, de tous les dialectes latins, a subi le plus pro- 
fondément l’influence germanique. 

C’est en France, en effet, et seulement en France 
que la fusion des trois éléments que j’ai présentés à 
votre attention se fit d’une façon complète, et qu’il 
en sortit un produit véritablement nouveau. En 
Italie, les Langobards semblent être restés, jusqu’à 
l’époque où leur domination fut renversée, assez 
étrangers aux populations indigènes, et d’ailleurs 
ils ne pénétrèrent pas fort avant dans le pays ; l’éta- 
blissement gothique en Espagne fut totalement 
transformé par la conquête arabe. En Gaule même, 
l’élément germanique apporté par les Visigoths du 
sud et les Bourgondions de l’est paraît avoir été 
plus ou moins promptement absorbé par le fond 
romain. Les Francs, au contraire, tout en s’unis- 
sant intimement avec les habitants de la Gaule sep- 
tentrionale, conservèrent pendant des siècles leur 


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LES ORIGINES 


caractère national et se retrempèrent plus d’une 
fois dans leur source germanique : aussi le milieu 
roman dans lequel à leur tour ils devaient finir par 
se dissoudre subit-il bien plus longtemps et plus 
fortement l’influence de leur contact, et ne dispa- 
rurent-ils qu’après avoir transformé la nation qu’ils 
avaient conquise. 

L’histoire des temps mérovingiens est l’histoire 
de cette fusion des deux races. Elle commença par 
l’accession des Francs au christianisme, qui, grâce à 
l’habileté du roi Ghlodovech, eut lieu au moment 
le plus opportun. Le hasard avait voulu que les 
deux autres peuples germains établis en Gaule, les 
Goths et les Bourgondions, eussent été convertis et 
baptisés longtemps auparavant, à une époque où 
l’hérésie -d’Arius triomphait dans l’Église. Il en 
résultait que les populations de la Gaule, qui, au 
contraire, étaient athanasiennes , et qui, à cette 
époque où toute autorité s’écroulait, se rangeaient 
de plus en plus docilement sous celle de leurs évê- 
ques, avaient ces barbares hérétiques en horreur. 
Avec l’unité de l’empire romain, elles voyaient 
s’écrouler l’unité de l’église romaine, et ces âmes, 
depuis si longtemps sans patrie terrestre, craignaient 
de perdre, sous le joug des conquérants ariens, 
même celle que leur promettait le ciel. Aussi quand 
les Francs, d’abord bien inférieurs à leurs voisins, 
eurent détruit le dernier reste d’empire romain qui 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 75 

8’étaît encore maintenu dans ces provinces et fondé 
dans le nord de la Gaule une domination puissante, 
tous les regards se tournèrent vers eux. Même 
païens, les évêques catholiques les eussent préférés 
aux Ariens; mais heureusement, les pays où ils 
venaient de s’établir étant orthodoxes, ils ne pou- 
vaient embrasser le christianisme que sous sa forme 
catholique. C’est ce qu’ils firent, et de ce jour date 
réellement la France. Une immense allégresse ac- 
cueillit le baptême du roi des Francs, et les Romains, 
oubliant leurs regrets et leurs rancunes, acceptèrent 
la domination des nouveaux chrétiens et finirent 
par s’identifier avec eux. Une nouvelle conscience 
nationale commença à se former dans ce pays qui, 
depuis cinq siècles, avait cessé d’être une patrie; les 
victoires de Chlodovech contre- les Bourgondions et 
les Goths remplirent de joie et d’enthousiasme les 
Gallo-Romains du nord, aussi bien que les Francs 
eux-mêmes. De cet enthousiasme sortit la première 
poésie populaire des temps modernes, fortement 
empreinte de ce mélange de l’esprit germanique, 
des sentiments romains et de la foi catholique. La 
vie de Chlodovech, telle que la fît, de son vivant 
même, la légende populaire, est déjà l’incarnation 
presque complète de l’idée qui donna naissance à 
l’épopée nationale du moyen âge. Racontées en 
latin rustique, mêlées de traits essentiellement ger- 
maniques et d’autres qui sont purement chrétiens, 


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LES ORIGINES 


ces légendes nous montrent avec quelle rapidité et 
quelle puissance s’était opérée la fusion des deux 
nationalités. Les sujets romains des rois mérovin- 
giens prennent à leur compte la fierté nationale des 
Francs, et se regardent comme appartenant à la 
même race, la race chrétienne par excellence, le 
peuple des combattants pour la foi, la nation bénie 
de Dieu. C’est un Romanus qui fait réussir le ma- 
riage du roi franc avec la nièce catholique du roi 
arien des Bourgondions ; et si la colombe divine 
apporte l’huile au baptême de Chlodovech, si les 
murs d’Angoulême s’écroulent devant lui, si un 
cerf miraculeux lui indique le passage de la Gironde, 
si une lettre envoyée du ciel lui pardonne ses 
péchés, c’est qu’il est l’instrument des desseins de la 
Providence, le fils et le défenseur de l’Église, et en 
même temps le chef de cette glorieuse nation 
franque qui a délivré la Gaule du joug de Rome et 
a vengé la foi des persécutions de jadis. De leur côté, 
les Francs se laissent vite aller aux avances de leurs 
sujets : ils apprennent la langue des Romains, tout en 
conservant la leur longtemps encore ; ils les appel- 
lent à toutes les fonctions élevées, ils se mêlent à eux 
de toutes manières ; bientôt les tribus orientales, res- 
tées plus pures, s’aperçoivent de ce mélange, qu’elles 
regardent comme une dégradation, et traitent dé- 
daigneusement les Francs de Neustrie de Francs 
Romains ; enfin apparaît ce nom qui scelle à tout 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 77 

jamais Talliance contractée entre le vieux sol gau- 
lois et les nouveaux venus, ce nom de France , des- 
tiné à comprendre un jour la Gaule presque entière, 
et qui exprime si bien les conditions dans lesquelles 
s'est opérée l’alliance par sa forme même, par sa 
terminaison latine soudée à son radical allemand. 

Ce n’est pas seulement en créant un nouvel esprit 
national que les Francs agirent puissamment sur 
notre développement littéraire. Ils avaient une 
poésie, qu’ils n’oublièrent pas en franchissant la 
frontière romaine, et qui n’a pas péri sans laisser 
après elle des traces nombreuses et fécondes. Cette 
poésie était surtout épique. A la race des Francs 
appartenait, suivant toutes les vraisemblances, la 
plus belle et la plus riche des traditions épiques de 
la race germanique : Siegfried, le héros germain* 
est un héros franc, et si sa légende ne s’est pas con- 
servée dans la langue même de son peuple, si elle 
n’a revécu que bien plus tard dans des poèmes 
allemands et Scandinaves où elle a subi toutes sortes 
d’altérations, il n’en est pas moins d’une haute 
importance, pour l’histoire de la poésie dans notre 
pays, de savoir que les compagnons de Ghlodovech 
chantaient, dans leurs repas et leurs réunions guer- 
rières, ces chants admirables dont les rajeunisse- 
ments arrivés jusqu’à nous ne peuvent donner 
qu’une faible idée. Bien d’autres poèmes sans doute 
étaient dans leur mémoire, et les légendes attachées 


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LES ORIGINES 


par l’imagination populaire au nom des premiers 
Mérovingiens sont évidemment jetées dans un 
moule tout germanique. En se germanisant, la 
population gallo-romaine prit aux Francs l’amour 
et l’habitude de cette poésie héroïque ; en se roma- 
nisant, les descendants de Siegfried apprirent à leur 
nouvelle langue les chansons épiques qui leur 
étaient familières. Ainsi se constitua cette poésie 
nationale française où l’esprit germanique a revêtu 
une forme romane, et qui arriva à sa pleine flo- 
raison quand la nation, par suite d’événements 
décisifs, fut parvenue à la pleine possession et à la 
conscience entière d’elle-même. 

Ces événements sont ceux qui remplissent le vin* et 
le ix® siècle. Le premier fut la victoire de l’Aus- 
trasie, où l’élément allemand était resté presque 
pur, sur la Neustrie, où il était déjà complètement 
romanisé : cette victoire eut pour conséquence de 
retarder la séparation de la France romane d’avec 
la Germanie, et de verser dans les veines françaises 
un nouvel afflux de sang germanique. Les Romans, 
d’abord écrasés sous cette seconde invasion, l’accep- 
tèrent bientôt comme la première, surtout quand 
le chef austrasien Charles Martel eut pris, par la 
défaite des Arabes qui menaçaient de détruire la 
chrétienté, le rôle que depuis Chlodovech n’avaient 
pas su jouer les rois francs. Le second fait qui con- 
tribua à créer la nationalité française fut le règne 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 79 

de Charlemagne : il y eut alors une sorte de restau- 
ration des traditions et des lettres latines qui réveilla 
les esprits appesantis et empêcha peut-être que la 
prédominance de l’élément germanique ne fût trop 
grande; d’autre part, la création du nouvel empire 
romain devait avoir pour conséquence et réaction 
fatale la formation de nationalités distinctes, unies 
par la communauté de langue et de sentiments; 
enfin, plus qu’aucun de ses prédécesseurs et succes- 
seurs, Charlemagne réalisa l’idéal conçu depuis des 
siècles, et consomma la fusion du sentiment natio- 
nal avec l’idée religieuse. En troisième lieu, les 
partages de l’empire entre les fils de Louis le 
Débonnaire donnèrent à la nation française les 
limites où elle devait longtemps se renfermer et 
où elle a bien réellement développé et affermi 
tous les traits essentiels de son caractère et de 
son génie. Non seulement la France se sépara 
alors définitivement de l’Allemagne, mais les pro- 
vinces du nord constituèrent un groupe parfaite- 
ment distinct de celles du sud, où la langue et la 
littérature prirent un autre cours, et où se forma 
une seconde France, qui, plus tard, devait être 
violemment, mais durablement, réunie à la pre- 
mière. 

C’est la littérature propre à cette partie de la 
Gaule qui se caractérise par la langue dite d’oïl 
dont nous allons exposer la première histoire. Avant 


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80 


LES ORIGINES 


d’étudier dans leur action réciproque ces éléments 
d’activité intellectuelle que je viens de chercher à 
discerner, il faut faire encore une observation im- 
portante. J’ai dit plus haut que le christianisme 
avait été la transition et le lien entre la civilisation 
antique et le monde nouveau : ce fait est surtout 
frappant à l’époque qui va nous occuper. L’Égliso 
conserva officiellement la langue de l’empire ro- 
main, auquel elle s’était associée intimement avec 
Constantin : tandis qu’à l’époque de ses luttes elle 
avait favorisé le développement de la langue et de 
la poésie populaires, elle essaya, à partir de la 
période barbare, de conserver l’unité romaine, au 
moins dans l’ordre spirituel, au-dessus de toutes 
les variantes nationales. La tentative de renaissance 
faite par Charlemagne s’appuya donc essentielle- 
ment sur l’Église, et depuis lors, jusqu’aux temps 
modernes, la langue de l’Église fut celle de la 
science et de la littérature élevée. Cet état de choses 
créa entre les clercs et les laïques une séparation 
profonde, qui domine toute l’histoire des littératures 
du moyen fige. La poésie populaire se développa 
avec une grande spontanéité et une liberté com- 
plète; mais elle fut privée, par l’abstention des 
esprits les plus élevés et les plus cultivés de la 
nation, de la perfection de forme et du sérieux de 
fond que sans doute avec leur concours elle aurait 
pu atteindre. D’autre part, les clercs, enfermés 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 81 

dan9 les formules traditionnelles et héritiers trop 
fidèles de la décadence latine, dépensèrent stérile- 
ment pendant des siècles une activité intellectuelle 
considérable. Ces deux mondes nettement distincts 
avaient cependant plusieurs points de contact. Le 
plus intime et le plus habituel était naturellement 
la vie religieuse : les clercs conservant la langue 
latine, le peuple parlant des idiomes vulgaires qui 
s’en éloignèrent de plus en plus, le besoin se fit 
sentir, dès l’époque de Charlemagne, de communi- 
quer aux laïques dans leur langue les enseigne- 
ments de la foi et les préceptes de la morale 
chrétienne; de là toute une littérature de traduc- 
tion ou de vulgarisation ecclésiastique qui fut natu- 
rellement abondante, mais qui nous paraît l’avoir 
été plus encore, parce que ses monuments ont été 
écrits bien plus tôt et plus souvent que ceux de la 
littérature profane. La société née du mélange des 
Germains avec les races romanisées se civilisant 
de plus en plus, il arriva un moment où les gens 
qui ne parlaient pas latin demandèrent aux clercs 
d’autres enseignements encore que les enseigne- 
ments religieux : on voulut connaître la science dont 
ils étaient dépositaires, et des traductions d’ouvrages 
profanes créèrent dans les langues vulgaires la lit- 
térature au sens spécial du mot. Quant à la poésie 
nationale, elle vivait depuis longtemps, mais elle 
ne s’écrivait guère ; elle se chantait et se disait, et 

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*82 LES ORIGINES 

se modifiait sans doute au gré des générations 
successives : œuvre tout impersonnelle où étaient 
exprimés les sentiments communs à tous et non les 
idées ou les caprices de chacun, elle ne songeait 
guère à la postérité, et n’avait d’autre but que de 
pjaire au moment où elle se produisait. Ce ne fut 
qu’au bout d’un certain temps, et quand la pre- 
mière période de son existence était déjà close, que 
cette poésie commença à être écrite et à être culti- 
vée d’une façon plus réfléchie; mais longtemps 
encore elle conserva la marque de sa première 
origine, et ne céda définitivement à la littérature 
savante que quand celle-ci se fut complètement 
retrempée et renouvelée dans l’antiquité classique. 

Il y a donc dans toute histoire littéraire du 
moyen âge deux parts bien distinctes à faire : l’une 
pour la littérature des clercs, l’autre pour celle du 
peuple. Par littérature des clercs, je n’entends pas 
leurs ouvrages en latin : ceux-là ne rentrent réelle- 
ment pas dans notre cadre ; j’entends les livres 
dans lesquels ils ont parlé aux laïques et ont écrit 
en langue vulgaire sur des sujets religieux ou pro- 
fanes. Quant à la littérature ou plutôt à la poésie 
populaire, elle s’inspire directement de la vie, elle 
exprime les idées, les passions, les rêves de tous, 
elle est véritablement la voix du peuple. Aussi 
est-ce elle qui mérite le plus notre intérêt et atti- 
rera le plus notre attention. La littérature cléricale, 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 83 

surtout dans les origines, quand les clercs ne se 
résignent qu’à grand’peine à parler français, n’a 
guère qu’un intérêt philologique; elle nous a con- 
servé les documents les plus anciens sur l’état de 
notre langue, mais ni son inspiration, ni même 
souvent sa forme, n’est nationale. Au contraire, la 
poésie populaire, pour ces époques lointaines, ne 
nous est généralement parvenue que dans des rema- 
niements et des rajeunissements qui lui enlèvent 
sa valeur philologique ; mais même à travers ces 
déguisements successifs, dont quelques-uns sont des 
travestissements véritables, on peut reconnaître 
encore ses traits hardis et gracieux, la liberté de sa 
démarche, la vivacité de son allure; et l’écho le 
plus lointain de sa voix, recueilli par hasard, nous 
va plus droit au cœur et nous en apprend plus 
sur nos pères que toutes les homélies, les pieuses 
légendes et les compilations indigestes que les 
clercs ont bien voulu traduire en français, et qui 
dorment aujourd’hui dans nos bibliothèques. 

Dans la période qui sera le sujet de nos entre- 
tiens de cette année, nous assisterons aux commen- 
cements des deux littératures. Nous serons souvent 
réduits à de simples indices, à des témoignages 
isolés et obscurs; nous aurons souvent recours* 
pour les interpréter et les coordonner, à l’induction, 
à la conjecture même. L’époque carolingienne a 
été peut-être la plus confuse, la plus tumultueuse, 


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84 


LES ORIGINES 


et en apparence la plus désordonnée de notre 
histoire. C’est à peine si quelques pages, écrites 
dans les asiles souvent troublés des établissements 
religieux, ont pu conserver jusqu’à nous le sou- 
venir de violences et de désastres incomparables. 
Et pourtant aucune époque n’a été plus féconde. 
L’écroulement de l’empire de Charlemagne rejeta 
dans une fermentation nouvelle le monde occiden- 
tal auquel ce grand homme avait cru donner une 
forme définitive et une assiette solide. Les déchi- 
rements qui suivirent semblèrent tout remettre en 
question et replonger l’Europe dans la barbarie : 
les incursions des Normands, des Slaves, des Sar- 
rasins, jetèrent l’épouvante dans tous les pays 
chrétiens ; non seulement l’autorité centrale se 
brisa : chacun des rois qui avaient cru se partager 
l’empire vit son pouvoir se dissoudre entre ses 
mains, et l’anarchie la plus complète remplacer 
l’ordre momentanément restauré. Mais cette fer- 
mentation dégagea d’une façon durable les élé- 
ments d’un ordre nouveau : à l’issue de la période, 
nous voyons les royautés nationales fermement 
établies au-dessus de la grande hiérarchie féodale ; 
les langues populaires s’affirment et s’organisent 
de toutes parts; l’Église reconstituée se prépare à 
son plus puissant effort pour s’assimiler le monde; 
un art nouveau s’annonce et déjà produit de nom- 
breux monuments, et pendant que la littérature 


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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 85 

latine, patrimoine universel de l’Europe chrétienne, 
assied les principes et revêt les formes qu’elle ne 
fera que développer pendant des siècles, la poésie 
nationale sort jeune et resplendissante des ténèbres 
où elle semble avoir vécu jusque-là. Dans cette crise, 
terrible assurément, mais nécessaire, s’est décidée 
peut-être la suprématie que les nations européennes 
devaient un jour exercer sur tout le globe; c’est là 
que chacune d’elles a véritablement constitué son 
originalité et pris sa place dans la famille. Dix 
siècles se sont écoulés depuis lors, et l’ordre de 
choses sorti de la crise carolingienne a presque 
entièrement disparu. En France particulièrement, 
l’élément germanique n’a cessé de reculer devant 
la réaction de plus en plus puissante de l’élément 
romain; la féodalité, qui n’est que l’organisation 
de la conquête allemande, a été complètement dé- 
truite; les groupes provinciaux eux-mêmes se sont 
dissous dans l’unité nationale; à la royauté féodale, 
entourée d’une hiérarchie militaire et religieuse, a 
succédé une démocratie industrielle gouvernée par 
une administration centrale ; les coutumes bigarrées 
issues des vieilles lois teutoniques ont fait place à 
un code uniforme. Au point de vue moral et intel- 
lectuel, la transformation n’a pas été moins grande : 
le christianisme a vu depuis trois siècles diminuer 
sensiblement sa puissance sur les âmes; la littéra- 
ture élevée, abandonnant la forme latine, a fait 


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86 LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

passer dans la langue française l’esprit de l’anti- 
quité classique; au-dessus des variétés nationales, 
l’idée grandiose de la solidarité humaine s’affirme 
tous les jours de plus en plus; une rénovation 
sociale, dont la forme est encore indécise, s’annonce 
à des signes certains, et le soleif de la science s’est 
levé pour éclairer le monde. Nous aussi, comme 
nos pères d’il y a mille ans, nous sommes dans une 
crise puissante et générale, où de terribles inquié- 
tudes se mêlent à de bien grandes espérances. 

Ce n’est donc pas, messieurs, une étude de pure 
curiosité que celle à laquelle je vous convie : elle 
offre un spectacle plein d’enseignements et aussi 
d’encouragements, car il nous apprend que les plus 
graves convulsions sociales finissent toujours par 
aboutir à l’organisation qui est le plus en rapport 
avec les besoins et les aspirations de chaque temps. 
Cette étude joint d’ailleurs, pour des Français, à son 
intérêt scientifique un intérêt plus proche, et pour 
ainsi dire personnel : il s’agit de surprendre dans leur 
formation même et leurs premiers développements 
la nationalité, la langue et la poésie françaises. 
Heureux si ce grand spectacle ne trouve pas en moi un 
démonstrateur trop insuffisant, et si je réussis à vous 
en faire comprendre le caractère et le sens intime : 
je ne négligerai rien du moins pour ÿ parvenir, et, 
à défaut du talent, j’espère mériter votre sympathie 
à force de bon vouloir, de travail et d’impartialité. 


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LA 


CHANSON DE ROLAND 

ET LA 

NATIONALITÉ FRANÇAISE 1 


Messieurs, 

Dans les leçons que j’ai eu l’honneur de faire ici 
l’année dernière, j’ai étudié les origines de la littéra- 
ture française, et spécialement cette partie de notre 
poésie épique qui a sa racine et son inspiration dans 
la période carolingienne. La marche naturelle de 
ce cours m’amène aujourd’hui à vous entretenir de 
la seconde période de notre poésie épique. Ce 
qu’elle représente et reflète, ce n’est plus la forma- 
tion tumultueuse de la nationalité française, c’est 
un des moments d’arrêt, de satisfaction, si l’on peut 
ainsi dire, et de splendeur dans lesquels la France, 

1. Leçon d'ouverture faite au Collège de France (comme 
suppléant) le 8 décembre 1870* 


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88 


LA CHANSON DE ROLAND 


prenant pleinement conscience d’elle-même, a joui 
d’une forme qui semblait définitive et dont l’épa- 
nouissement avait été préparé par d’obscures et 
sanglantes révolutions. Notre histoire compte plu- 
sieurs de ces haltes grandioses, à chacune desquelles 
la nation, croyant qu’elle était arrivée au terme 
de sa course, a embrassé d’un regard confiant et 
joyeux les perspectives qu’elle dominait; chacune 
a été d’une durée bien limitée, quoique variable, 
et la marche en avant a bientôt recommencé, avec 
tous ses dangers, toutes ses incertitudes et tous ses 
rêves. L'année dernière, à pareille date, après avoir 
caractérisé le siècle agité dont j’ai essayé de vous 
faire saisir la vie morale, je ne pouvais m’empêcher 
de jeter sur la situation où se trouvait alors notre 
pays un regard de comparaison : « Dix siècles se 
sont écoulés, » disais-je, etc. *. 

Je ne prévoyais guère à ce moment que l’évo- 
lution, déjà si difficile et si lente, qui semblait 
s’opérer alors, serait transformée, par des cata- 
strophes inouïes dans l’histoire du monde, en une 
crise de vie et de mort : je ne me doutais pas que 
j’ouvrirais mon cours de 1870 au milieu de ce 
cercle de fer que les armées de l’Allemagne font 
autour de nous. Depuis que j’ai dit adieu, à la fin 
du mois de juin, à mon bienveillant auditoire, que 

t. Voyez ci-dessus, .85. 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 89 

d’étranges événements se sont produits I De ces au- 
diteurs qui étaient déjà devenus pour moi presque 
des amis, bien peu sans doute se retrouvent aujour- 
d’hui dans cette salle. Les uns prennent part à la 
défense de la cité ; les autres, impuissants à y con- 
courir, sont allés demander un peu de calme à 
d’autres contrées ; d’autres, je ne puis l’oublier non 
plus, d’autres se trouvent sans doute dans le camp 
même de nos envahisseurs. Et cependant un public 
attentif, même à ces heures d’angoisse, ne fait pas 
défaut à ces leçons; je ne puis que l’en remercier 
avec émotion et tâcher de mériter par mes efforts 
l’honneur que me fait sa présence. 

Ces quelques mois, qui ont si profondément bou- 
leversé toutes les conditions de notre vie nationale, 
semblent reculer dans un passé plus lointain encore 
le sujet de nos études habituelles. On dirait qu’un 
gouffre soudainement entr’ouvert a emporté à une 
distance déjà grande notre histoire la plus récente, 
et les commencements de nos annales nous appa- 
raissent comme perdus dans la brume, comme 
presque aussi éloignés de nous que Phistoire des 
nations les plus complètement mortes. Il n’en est 
rien, messieurs, et l’étude que je vais entreprendre 
avec vous cette année n’est aucunement dépourvue 
d’un grand intérêt national et même actuel. Cet 
intérêt, qui ne faisait pas défaut non plus à nos 
études de l’année dernière, je n’ai pas cherché alors 


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90 


LA CBANSON DE HOLAND 


à le dissimuler ; je le mettrai plus en relief aujour- 
d’hui encore, dans ces circonstances terribles où 
toute heure qu’on soustrait aux préoccupations pa- 
triotiques semble presque une volupté égoïste et 
illégitime. Je ne crois pas, en général* que le pa- 
triotisme ait rien à démêler avec la science. Les 
chaires de l’enseignement supérieur ne sont à 
aucun degré des tribunes; c’est les détourner de 
leur véritable destination que de les faire servir à 
la défense ou à l’attaque de quoi que ce soit en de- 
hors de leur but spirituel. Je professe absolument 
et sans réserve cette doctrine, que la science n’a 
d’autre objet que la vérité, et la vérité pour elle- 
même, sans aucun souci des conséquences bonnes 
ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette 
vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, 
par un motif patriotique, religieux et même moral, 
se permet dans les faits qu’il étudie, dans les con- 
clusions qu’il tire, la plus petite dissimulation, l’al- 
tération la plus légère, n’est pas digne d’avoir sa 
place dans le grand laboratoire où la probité est un 
titre d’admission plus indispensable que l’habileté. 
Ainsi comprises, les études communes, poursuivies 
avec le même esprit dans tous les pays civilisés, for- 
ment au-dessus des nationalités restreintes, diverses 
et trop souvent hostiles, une grande patrie qu’au- 
cune guerre ne souille, qu’aucun conquérant ne 
menace, et où les âmes trouvent le refuge et l’unité 


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ET LA. RATIONALITÉ FRANÇAISE 91 

que la cité de Dieu leur a donnés en d’autres 
temps. 

Cette disposition d’esprit, qui est et doit être la 
mienne, je désire qu’elle soit la vôtre en quelque 
.mesure. Du moment que vous vous rendez aux 
cours annoncés par nos programmes, vous ne devez 
venir y chercher que ce qu’ils promettent. Vous 
croyez, et à bon droit suivant moi, vous croyez, 
comme le ministre qui a rouvert ces salles, que la 
fermeté morale et l’énergie persévérante dont nous 
avons tous besoin à cette heure ne risquent nulle- 
ment de s’amollir si on leur permet çà et là de se 
détendre, si on entremêle aux heures, presque 
toutes bien sérieusement remplies, de nos longues 
journées de siège quelques heures d’occupations 
d’un autre ordre. C’est donc avec l’attente de 
trouver ici autre chose que l’objet de nos inces- 
santes pensées que vous venez dans cette enceinte. 
Cette attente ne sera pas trompée, et le cours que 
je vous ferai sera loin d’être une allusion perpé- 
tuelle à la réalité du moment. 

Mais, pour être étrangère de sa nature aux senti* 
ments, même les plus élevés, aux passions, même 
les plus nobles, la science n’est pas tenue de se 
renfermer avec une impitoyable étroitesse dans le 
domaine des faits qu’elle observe. Il ressort de ces 
faits, au point de vue des lois qui gouvernent le 
développement de l’humanité en général ou des 


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92 


LA CHANSON DE ROLAND 


nations en particulier, des conséquences qu’elle a 
non seulement le droit, mais le devoir de mettre en 
lumière. Si on le lui interdit, on la réduit à n’être 
que l’érudition, chercheuse aveugle et avare qui ne 
jouit pas de ses richesses et n’accumule que pour 
ses héritiers. Le fait que ces conséquences et ces 
déductions peuvent être utiles et applicables, loin 
d’empêcher de les exposer, ne peut qu’engager à 
les produire en public. C’est une coïncidence que 
le savant ne recherche pas, mais dont il n’a pas à 
rougir, et à laquelle il serait excessif de sa part de 
vouloir se soustraire. Et pourtant, croyez-le, mes- 
sieurs, il y a au cœur de tout homme qui aime 
véritablement l’étude une secrète répugnance à 
donner à ses travaux une application immédiate : 
l’utilité de la science lui paraît surtout résider dans 
l’élévation et le détachement qu’elle impose à 
l’esprit qui s’y livre; il a toujours comme une ter- 
reur secrète, en indiquant au public les résultats 
pratiques qu’on peut tirer de ses recherches, de 
leur enlever quelque chose de ce que j’appellerai 
leur pureté. Il craint d’être obligé, pour rendre ces 
résultats clairs et utilisables, à des concessions, à 
des transactions avec la vérité, à des oblitérations de 
certaines nuances difficiles à saisir; il laisse volon- 
tiers cette tâche aux vulgarisateurs habiles qui ont 
le goût et le talent de répandre l’instruction plus 
que le besoin de la vérité rigoureuse. Ces scrupules 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 93 

peuvent facilement être portés trop loin, et, pour 
ma part, je m’efforcerai de ne les avoir que dans 
une juste mesure. Le thème que je dois traiter se 
trouve, sans que j’aie à lui faire en aucune façon 
violence, offrir à l’époque actuelle des sujets de 
méditation profonde et, je le crois, de grands ensei- 
gnements. Je ne repousserai pas cette occasion de 
montrer quels liens étroits rattachent à nous, quelle 
solidarité réelle fait encore toute vivante cette an- 
cienne poésie française que nous avons si complè- 
tement oubliée et que nous croyons si bien morte. 

Une question redoutable, qu’un petit nombre d’es- 
prits, accoutumés à ne pas limiter leurs réflexions, 
s’étaient seuls, et dans le silence, posée jusqu’à pré- 
sent, est venue brusquement, avec une réalité poi- 
gnante, se dresser il y a trois mois devant nous tous. 
L’unité française, cette unité qui semblait si solide, 
si inébranlable, si éternelle, cette unité que nous 
nous plaisions à opposer à la division intérieure 
de plusieurs de nos voisins, a paru subitement 
menacée. Sous le coup de nos désastres, il a semblé 
un instant que la conscience nationale était troublée, 
et la France s’est demandé pendant un moment 
d’affreuse angoisse si elle existait encore. Cette crise 
n’a pas duré : la nation s’est vite recueillie, et pré- 
sentement toutes les parties du pays affirment leur 
solidarité en concentrant vers la défense tous les 
efforts énergiques de chacun. Mais nous ne devons 


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LA CHANSON DE ROLAND 


pas négliger le terrible avertissement qui nous a été 
donné, et si pour l’heure présente nous n’avons pas 
d’autre devoir et d’autre but que la délivrance du 
sol envahi, il est bon de nous préparer tout de 
suite, et sérieusement, à ce que nous aurons à faire 
au lendemain de ce jour tant souhaité. L’histoire 
de la littérature d’un peuple, j’ai eu occasion de 
vous le dire souvent déjà, est l’histoire de sa vie 
morale, et particulièrement de sa conscience natio- 
nale : c’est à ce point de vue que je veux examiner 
aujourd’hui ce que nous pouvons recueillir encore 
de substantiel et de vital dans l’étude de notre 
poésie la plus ancienne. 

Ce qui fait une nation, ce qui donne véritable- 
ment une patrie, ce n’est pas seulement, messieurs, 
la coexistence purement matérielle, créée par la 
force et maintenue par l’habitude, d’un certain 
nombre d’hommes dans une même association poli- 
tique. La communauté des intérêts n’y suffît pas 
davantage : elle est, d’ailleurs, trop sujette à se dis^ 
soudre, et, se fondant sur l’égoïsme, elle ne saurait 
rien créer qui lui survive d’un instant. Ce sont des 
faits d’un tout autre ordre, bien plus délicat et plus 
élevé, qui nouent entre les hommes ces relations 
étroites et sacrées, image agrandie des liens de la 
famille. Une société dont les membres ne sont main- 
tenus ensemble que par la force, l’habitude ou 
l’intérêt, peut subsister très longtemps et présenter 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 95 

même les apparences les plus prospères; mais elle 
ne résistera pas à un choc violent qui supprimera 
la force centrale, déroutera soudainement les habi- 
tudes et affolera les intérêts. Une société ainsi con- 
struite est un pur mécanisme, qui peut être ingé- 
nieux et puissant, mais qui n’offrira plus qu’un 
amas de pièces inertes et bientôt séparées si le 
ressort qui fait tout mouvoir est détruit. Au con- 
traire, une grande vie nationale est essentiellement 
organique : c’est-à-dire qu’il existe entre les divers 
membres qui la composent des rapports harmoni- 
ques, fondés sur la nature, la constitution intime et 
la fonction de chacun d’eux. Une telle société peut 
être gravement atteinte, mais, à moins que la vio- 
lence qui lui est faite ne soit très forte et surtout 
très prolongée, elle se reformera toujours : chacun 
de ses membres conservera, en même temps que sa 
vie propre, le besoin et l’instinct d’une vie com- 
mune avec les autres : tant que cette vie ne sera 
pas éteinte dans chacun d’eux, la résurrection sera 
possible. Permettez-moi de faire comprendre ma 
pensée par quelques exemples. Les empires orien- 
taux, et plus tard l’empire romain, celui de Char- 
lemagne, celui de Napoléon, étaient des formations 
qui, à différents degrés, méritent l’épithète d’artifi- 
cielles, de mécaniques; ils se sont maintenus plus 
Ou moins longtemps par la force, l’habitude ou l’in- 
térêt, mais, une fois brisés, ils se sont dissous sans 


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LA CHANSON DE ROLAND 


retour possible, parce qu’il n’y avait pas en eux de 
principe vital qui pût survivre à leur destruction. 
Au contraire, nous avons vu des nations, comme 
l’Allemagne, comme l’Italie, après des désastres qui 
paraissaient irréparables, se reconstituer par leur 
propre force et reprendre une vie plus puissante : 
conquises, démembrées, morcelées de toutes façons, 
soumises aux traitements les plus désorganisateurs, 
elles ont continué à vivre d’une vie latente, qui 
s’est révélée victorieusement dès que l’occasion est 
venue. Depuis un siècle, nous assistons avec tris- 
tesse à une lutte où peut-être l’issue sera différente, 
où la nation, quelque réelle que soit sa vie orga- 
nique, est, on peut le craindre, condamnée à suc- 
comber; mais les conditions qui se sont réunies 
pour écraser la malheureuse Pologne sont bien 
exceptionnelles, et, quelque terribles et persistantes 
qu’elles aient été, elles n’ont pas réussi encore à 
détruire chez le peuple polonais la conscience de sa 
nationalité et l'espoir de sa renaissance. 

Quelle est donc, analysée avec impartialité, cette 
force mystérieuse qui se refuse à vivifier les créa- 
tions les plus puissantes, les combinaisons les plus 
ingénieuses, et qui maintient obstinément unis les 
groupes que tout concourt à détruire ? Identique 
dans ses manifestations, la conscience nationale 
peut avoir des sources diverses et se développer de 
plusieurs manières. Tantôt elle repose sur la race, 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 9? 

tantôt sur la culture, tantôt sur la religion, souvent 
sur une communauté de vie assez longtemps pro- 
longée pour devenir une seconde nature. Cette der- 
nière origine est même, au fond, celle à laquelle 
l’analyse réduit toutes les autres. Dans l’histoire 
des peuples comme dans celle des êtres vivants, au 
point de vue de la philosophie physiologique, c’est 
l’habitude suffisamment prolongée et emmagasinée, 
pour ainsi dire, par l’hérédité, qui finit par déter- 
miner et développer les fonctions, les organes 
mêmes, les espèces et les groupes. Je ne contredis 
pas en ce moment ce que j’ai dit plus haut sur l’im- 
puissance de l’habitude à fonder un peuple au vrai 
sens du mot : pour qu’elle y soit apte, il faut qu’elle 
se transforme, qu’elle passe de la simple habitude 
extérieure à l’instinct intime, qu’elle devienne, 
pour tout autre œil que celui de la critique scien- 
tifique, quelque chose de profondément différent et 
d’un autre ordre. 

Quelle que soit la source directe de la vie na- 
tionale, elle se manifeste, ai-je dit, d’une façon 
identique : elle se manifeste par l’amour. C’est ici 
que l’organisme d’une nation diffère profondément 
du mécanisme d’un empire. La nation n’existe 
réellement que quand elle aime et qu’elle est aimée. 
Oui, c’est l’amour que vous trouverez au fond de 
toute nationalité réelle. Ceux-là seuls sont frère9 
et membres d’un même corps qui aiment quelque 

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LA CHANSON DE ROLAND 


98 

chose en commun. Et notez-le bien, ils peuvent 
aimer des choses bien différentes, et il n’est aucu- 
nement nécessaire que leur amour soit parfai- 
tement raisonnable et justifié. Les Russes aiment 
leur tsar comme les Anglais aiment leur liberté ; il 
suffit : tant que ces sentiments resteront vivants 
chez l’un et l’autre de ces peuples, ils seront unis 
par un lien réellement national. Le lien national est 
donc un amour commun, qui plane pour chaque 
citoyen au-dessus de tous ses désirs et intérêts par- 
ticuliers, et dans lequel il est sûr d’avance de se 
rencontrer avec n’importe quel autre citoyen. Il 
faut que la nation aime; il faut aussi qu’elle soit 
aimée : il faut que les citoyens sentent vivement 
que leur nation seule leur donne la satisfaction de 
leurs besoins sympathiques, et jouissent, avec une 
reconnaissance toujours nouvelle, de leur commu- 
nauté avec elle. Voilà la véritable vie nationale, 
qui offre assurément une des plus belles formes de 
la vie humaine, et qui ne prend pleinement con- 
science d’elle-même que par la comparaison et 
l’opposition avec d’autres organismes d’une part, 
et d’autre part par l’expression que lui donne la 
littérature. 

L’opposition des nations les unes aux autres, qui 
complète la conscience intime de chacune d’elles, 
a malheureusement trop souvent pour conséquence 
la jalousie, la haine, l’étroitesse d’esprit. Réduite 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 99 

à ses justes limites, elle ne doit donner aux peu- 
pies divers que la jouissance de leur variété dans 
une unité plus haute : cette unité plus haute se 
compose de ce que chaque peuple a de meilleur; 
elle forme ce qu’on appelle la civilisation, et plus 
particulièrement la civilisation européenne, patrie 
agrandie où nous ne désespérons pas, même dans 
les cruels moments que nous traversons, de voir se 
donner la main toutes les nations qui y participent. 
Mais l’opposition des nations les unes aux autres 
est nécessaire pour qu’elles apprennent, non seule- 
ment à apprécier les autres, mais à se comprendre 
elles-mêmes. Elles y puisent un attachement plus 
vif à ce qui fait leur vie propre; elles peuvent, si 
elles savent en profiter, y perfectionner leurs qua- 
lités et y corriger leurs défauts. 

La littérature est l’expression de la vie nationale : 
là où il n’y a pas de littérature nationale, il n’y a 
qu’une vie nationale imparfaite. Ce sentiment 
commun, cet idéal, cet amour dans lequel tous les 
citoyens d’une nation fraternisent, est, de sa nature, 
vague et indéterminé : ce n’est que par la littéra- 
ture qu’il s’exprime, se précise et se fait recon- 
naître de tous avec enchantement. Il ne suffit pas 
d’avoir de grands écrivains pour avoir une littéra- 
ture nationale : il faut que, dans ces écrivains, se 
soit exprimée avec puissance l’âme même de la 
nation. Il y a dans les auteurs, surtout dans les 


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100 


LA CHANSON DE ROLAND 


poètes véritablement nationaux, tel vers, telle tour- 
nure, telle manière de comprendre un sentiment, 
telle conception du monde et de la vie exprimée 
d’un mot qui, dans l’âme de tous les concitoyens 
de l’écrivain, fait vibrer une corde secrète, unisone, 
intime, muette chez les étrangers qui le lisent. Une 
littérature nationale est l’élément le plus indestruc- 
tible de la vie d’un peuple : elle place cette vie 
au-dessus des hasards de l’histoire, des accidents 
matériels; elle la prolonge pendant des siècles 
après que tout le reste, et le sol même de la patrie, 
lui a été enlevé. La Bible n’est-elle pas, depuis deux 
mille ans, la seule vraie patrie des Juifs? et la natio- 
nalité grecque existerait-elle sans Homère? C’est 
quand un peuple a pu éprouver, par la littérature , 
son union de cœur et d’âme, son identité de senti- 
ments et d’aspirations, qu’il est véritablement assuré 
de vivre. On a vu de nos jours des littératures 
créer des nations, c’est-à-dire que la conscience 
nationale, presque complètement éteinte, ne vivant 
plus que dans un petit cercle d’élite, a retrouvé, 
sous l’influence des efforts incessants de ce petit 
cercle, concentrés dans la littérature, la plénitude 
de sa force et de sa vie. Ces mouvements sont 
d’abord quelque peu factices, et déplaisent à l’ob- 
servateur impartial ; mais quand il les voit réussir 
aussi rapidement que plusieurs d’entre eux l’ont 
fait, il ne peut se refuser à admettre qu’ils répon- 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 101 

daient à un fait réel, et que la littérature a seule- 
ment réveillé dans la nation une conscience qui 
sommeillait. C’est ainsi qu’en cinquante ans nous 
avons vu renaître en Bohême la nationalité tchèque 
qu’on croyait éteinte, et cette nationalité allemande 
elle-même, qui paraît actuellement si puissante et si 
orgueilleuse, elle ne s’est réellement développée 
que sous l’action assez récente de la littérature. Il 
n’y a pas trois quarts de siècle que Gœthe adressait 
à ceux qui, les premiers, essayèrent cette action, un 
avertissement peu propre à les encourager : « Faire 
de vous une nation, dit-il dans un de ses distiques, 
Allemands, vous l’espérez en vain; plus librement, 
en revanche, faites de vous des hommes. » La 
nation s’est pourtant faite, et Gœthe lui-même, tout 
cosmopolite qu’il était, a puissamment contribué à la 
fonder : il a donné à l’âme allemande une expression 
que nul avant lui n’avait su atteindre, et il a créé 
ainsi, avec les autres grands hommes de son siècle, 
entre tous ses compatriotes, ce lien intime et vivant 
qui unit mieux que toutes les chaînes et résiste à 
toutes les épées. 

Si nous appliquons ces observations à étudier la 
nation française, nous reconnaissons bien vite que 
l’histoire de sa formation repose sur les principes 
qui viennent d’être exposés. J’ai eu occasion de 
raconter, l’année dernière, les commencements de 
cette histoire. Nous avons vu la Gaule privée par 


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102 


LA CHANSON DE ROLAND 


la conquête romaine de la nationalité celtique, 
adoptant extérieurement la civilisation des vain- 
queurs, mais ne prenant aucune part à la vie na- 
tionale des Romains. Vers la fin de l’empire, ce 
pays était dans le plus triste désarroi moral; seul, 
à défaut de patrie terrestre, le christianisme était 
venu donner aux âmes au moins un refuge commun 
dans une espérance d’outre-tombe. L’invasion ger- 
manique amena sur le sol de la Gaule une jeune 
nationalité, dans la plénitude et la joie de sa force 
nouvellement éprouvée. Nous avons dit comment 
les Francs et les Gallo-Romains, rapprochés par le 
christianisme, s’étaient peu à peu fondus, et com- 
ment de leur union était sorti, lors du démembre- 
ment de l’empire carolingien, un nouveau peuple, 
animé d’un véritable esprit national, et qui fondait 
sa conscience et son unité sur la fusion de la fierté 
germanique et de la fraternité chrétienne. Le tra- 
vail tumultueux de l’époque carolingienne prépara 
l’organisation de cette nationalité française sous 
une forme en rapport avec sa nature : ce fut la 
féodalité, c’est-à-dire l’enchaînement hiérarchique 
des droits et des devoirs, depuis le sommet jusqu’à 
la base de la nation. Une fois cette grande œuvre à 
peu près terminée, vers le milieu du xi e siècle, il y 
eut dans le développement de la France, alors 
définitivement constituée, un point d’arrêt et d’épa- 
nouissement. C’est à cette époque qu’appartient la 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 103 

grande poésie épique dont la Chanson de Roland 
est le spécimen le plus complet : en l’étudiant, nous 
comprendrons, mieux que par l’histoire des faits, la 
signification morale et intime de cette époque. 
Nous reconnaîtrons que notre vie nationale était 
dominée, dès lors, par les deux grandes idées qui 
l’ont depuis animée et qui lui ont donné tant de 
richesse et de puissance à différents moments de 
notre histoire : la tendance à l’unité et la tendance 
à l’expansion. En analysant la poésie de l’époque 
carolingienne, nous y avons constaté le conflit per* 
pétuel entre l’idée unitaire et l’idée individualiste, 
exprimé sous une forme concrète par la lutte entre 
la royauté et la féodalité*; nous avons reconnu 
que cette lutte n’était, ni de part ni d’autre, une 
guerre d’extermination, et que ces deux forces 
opposées cherchaient à se limiter, à se balancer, 
non à se détruire. A l’époque où fut composée la 
Chanson de Roland , c’est-à-dire dans la seconde 
moitié du xi« siècle, la conciliation rêvée s’est 
opérée : grâce à l’expulsion de la dynastie carolin- 
gienne, la royauté représente désormais sans con- 
testation l’unité française, et la constitution féodale 
permet aux instincts d’indépendance provinciale de 
s’affirmer sans compromettre la cohésion nationale. 
Mais dès lors la tendance unitaire devient prépon- 
dérante dans la nation; elle se donne pour idéal la 
collaboration perpétuelle et volontaire de toutes les 


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104 


LA CHANSON DE ROLAND 


forces du pays vers un but commun, sous la direc- 
tion de la royauté, et ce but, elle le place en dehors 
de la nation même, dans son action sur les peuples 
voisins. Fidèle à sa double origine, la France s’en- 
visage comme chargée d’une mission chrétienne et 
belliqueuse; combattre sous son roi pour défendre 
et propager la religion, telle est la plus belle fonc- 
tion qu’elle assigne à son activité. Cette disposition 
des esprits a produit dans l’histoire les Croisades, 
œuvre française par excellence ; dans la poésie, elle 
a donné naissance à l’épopée carolingienne. Cette 
épopée, il est vrai, avait sa source dans une époque 
bien antérieure ; elle se rattache, par les faits qu’elle 
célèbre et en partie par l’idée qui l’inspire, à la 
personne et au règne de Charlemagne, mais elle 
transforme ces souvenirs et donne à ce qu’elle en 
conserve, une signification nouvelle. La France, 
dans le sens où nous prenons ce mot, n’existait pas 
encore complètement sous Charlemagne; lui-même, 
bien qu’il ait presque réalisé le rêve de la Gaule 
mérovingienne, n’est pas à vrai dire un roi français; 
c’est par une sorte de substitution que la France 
romane , née en grande partie d’une réaction 
contre son œuvre, s’est attribué l’héritage de sa 
gloire et a pris à son compte l’idéal qu’il avait 
conçu. Cet idéal était profondément sympathique 
au caractère français, dès lors développé, et qui 
regardait déjà comme sa véritable tâche d’exercer 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 105 

sur le reste de l’Europe une hégémonie morale, en 
vue d’une grande œuvre commune. C'est pour cela 
que les traditions poétiques sur le grand empereur, 
de bonne heure effacées en Allemagne, conservèrent 
chez nous leur vitalité et se transformèrent facile- 
ment, au xi 0 siècle, en poésie toute nationale. C’est 
par un contre-sens qu’on a fait dire à Shakespeare 
que la France est le soldat de Dieu ; mais de tous 
les éloges que notre nation a entendus, aucun n’a 
retenti aussi profondément dans son cœur : car il 
résume ce qu’elle a toujours rêvé d’être, ce qu’elle 
a parfois été, et, disons-le franchement aussi, ce 
qu’elle s’est imaginé trop facilement qu’elle était. 
Répandre sur le monde la vérité et le bonheur, telle 
a été à plusieurs reprises la noble ambition de la 
France; mais c’est presque toujours par les armes 
qu’elle s’est crue appelée à le faire, et trop souvent, 
non contente de justifier le moyen par la fin, elle a 
supposé que la fin était juste pour avoir le droit 
d'employer le moyen. 

La vérité que la France du moyen âge a voulu 
répandre, c’est la religion chrétienne. Vous vous 
rappelez que, dès leur conversion, les Francs se pro- 
clamèrent le peuple aimé du Christ, choisi par lui 
pour défendre son église et relever ses autels. C’est 
la même idée que la Chanson de Roland exprime 
six siècles plus tard. Les ennemis ont changé, il est 
vrai : ce ne sont plus des idolâtres qu’il s’agit de 


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106 


LA CHANSON DE ROLAND 


vaincre pour les convertir, ce sont des mahomé- 
tans; mais les chrétiens français se préoccupent 
peu de ces distinctions : pour notre poésie, ce sont 
toujours des païens. Ges païens possèdent l’Espagne : 
le devoir de la France est de la leur enlever, parce 
qu’ils ont une religion fausse ; il n’en faut pas plus 
au poète pour s’écrier avec une pleine conviction : 

Païen ont tort et li Franceis ont dreit. 

Charlemagne n’hésite pas un instant, quand il 
a pris Saragosse, à procéder, de la façon la plus 
simple, à une conversion en masse des habitants, 
qu’on aurait peine à trouver conforme à la liberté 
de conscience : 

En la citet n’i est remés païens 

Ne seit ocis, ou devient crestiens. 

Ne reconnaissez-vous pas, dans ces procédés naï- 
vement atroces, quelques-unes des erreurs qui ne 
sont pas encore tout à fait éteintes dans notre pays? 
N’avons-nous pas retrouvé, à d’autres époques de 
notre histoire, ce besoin de rendre les peuples heu- 
reux malgré eux, à notre façon? et ne peut-on pas 
comparer les guerriers du xi® siècle, qui propagent 
si énergiquement le christianisme, à certains fau- 
teurs de république universelle qui ont fait jadis de 
« vrais républicains » à peu près comme le Charle- 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 107 

magne du vieux poème faisait de « vrais chrétiens »? 
Ne confondons pas toutefois ces deux ordres de 
faits dans un même blâme : au xi e siècle on ne 
connaissait guère que la force brutale, personne ne 
concevait le moindre doute sur la légitimité de 
semblables actes. Aujourd’hui, tout en conservant 
ce noble besoin d’expansion qui a fait et fera dans 
le monde la grandeur de notre pays, comprenons, 
instruits par l’expérience et la philosophie, que la 
liberté est le premier de tous les droits, et que 
l’oppression, sans être moins criminelle, devient 
plus odieuse encore quand elle se donne la frater- 
nité pour masque et est censée faire le bonheur de 
ceux qu’elle écrase. 

A côté de cette grande idée de la mission univer- 
selle de la France, celle de la profonde unité natio- 
nale inspire la Chanson de Roland. C’est ce dont 
nous devons surtout nous souvenir, ce dont nous 
avons droit d’être fiers devant le monde. Oui, mes- 
sieurs, il y a huit siècles, alors qu’aucune des na- 
tions de l’Europe n’avait encore pris véritablement 
conscience d’elle-même, quand plusieurs d’entre 
elles, comme l’Angleterre, attendaient encore pour 
leur formation des éléments essentiels, la patrie 
française était fondée : le sentiment national exis- 
tait dans ce qu’il a de plus intime, de plus noble et 
de plus tendre. C’est dans la Chanson de Roland 
qu’apparaît cette divine expression de « douce 


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108 LA CHANSON DE ROLAND 

France », dans laquelle s’est exprimé avec tant de 
grâce et de profondeur l’amour que cette terre 
aimable entre toutes inspirait déjà à ses enfants. 
Douce France! Les Allemands nous ont envié ce 
mot, et ont vainement cherché à en retrouver le 
pendant dans leur poésie nationale. Il exprime une 
des formes toutes particulières que le patriotisme a 
revêtues chez nous, l’amour de notre sol, de notre 
nature tempérée, le souvenir toujours cher, et si 
amer pour l’exilé, des horizons, des terrains, des 
bois et des montagnes que nos yeux ont aimés dès 
l’enfance. Les Grecs avaient déjà trouvé cette ca- 
resse pour la mère patrie : 

« 

otfroi ïytùys 

yjç Yûutqç ôuvafxou yXvxspG&Tepov aXko iô!a0at 

(Odyssée, IX, 27) 

et c’est eux que Virgile imitait, en disant de son 
guerrier argien qui meurt : 

Stemitur, et dulces moriens reminiscitur Argos. 

Quand Roland se sentit mourir, dit notre poète, 

a remembrer se prist 

De dolce France 

Une autre forme du sentiment national chez 
nous, un autre trait caractéristique de cet amour 
qui seul fait les peuples, c’est le souci exalté de 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 109 

l’honneur du pays. On sait le sujet de la Chanson 
de Roland : ce n’est pas une victoire qu’elle célèbre, 
ou du moins la victoire n’est que la revanche d’un 
éclatant désastre. Roland et vingt mille Français, 
toute l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, 
sont attaqués dans des dédiés par des ennemis 
vingt fois supérieurs en nombre. Au moment où ils 
s’aperçoivent du piège où les a attirés la trahison, 
il serait temps encore de prévenir l’empereur, de 
faire venir du secours. Le sage Olivier le conseille; 
Roland s’y refuse, par fierté personnelle d’abord et 
par orgueil de famille, mais aussi par honneur 
national : 

Ne placet Deu ne ses saintismes angles 

Que ja par mei perdet sa valor France! 

Cette valeur de la France, que Roland compromet 
en voulant la défendre témérairement, les ennemis 
s’y attaquent de leur côté : 

Encui perdrat France tote s’onor, 

dit un chef sarrazin en brandissant sa lance devant 
Olivier. — Non, s’écrie celui-ci quand il a jeté mort 
l’insolent : 

Oi ne perdrat dolce France son los! 

La solidarité de l’honneur, qui ailleurs n’existait 
guère que dans des tribus restreintes, s’était donc, 


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110 LA CHANSON DE ROLAND 

des le xi® siècle, étendue en France à la nation tout 
entière. Ce sentiment y avait même parfois, comme 
on le voit chez Roland, une exagération dangereuse, 
mais que les guerriers n’hésitaient pas à soutenir 
par leur mort. 

L’amour du sol, l’honneur national, voilà deux 
des sentiments qui concourent à la formation de la 
nationalité française d’alors; joignons-y ce qui fait 
le plus fort ciment des sociétés humaines, l’amour 
des institutions nationales. L’empereur incarne pour 
ainsi dire aux yeux de tous ses guerriers la France 
elle-même ; ils parlent de conserver son honneur et 
de servir ses desseins avec autant d’enthousiasme 
qu’ils parlent de protéger et d’honorer la patrie ; 
Charlemagne, de son côté, s’identifie avec la nation 
qu’il guide, et c’est dans son cœur que la France 
pleure le plus amèrement les héros morts à Ronce- 
vaux. Trois fois il se pâme de douleur sur leurs 
corps sanglants, il les venge de leurs meurtriers, et 
ensuite, quand la France est de nouveau menacée, 
il n’hésite pas, dans la grande bataille qui termine 
le poème, à combattre lui-même le chef de l’armée 
ennemie, qu’il tue de sa main. Autour de lui ses 
pairs font entendre une voix toujours écoutée ; au 
delà de ce conseil auguste, la foule des Français 
s’incline devant son chef avec 'fierté et respect. 
Tous saluent en lui, non pas le maître imposé par 
la crainte, mais le symbole vivant de la nation, le 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 444 

grand roi qui les dirige avec sagesse et puissance, 
celui que la France « avoue », pour employer une 
des belles expressions de cette vieille langue. 

Tous ces traits, messieurs, concourent à donner 
à la Chanson de Roland son caractère grandiose, à 
en faire un monument incomparable, non seulement 
de notre poésie, mais de notre nationalité. Ce n’est 
pas une formation factice, sujette à s’écrouler par 
surprise, qu’une nation qui, il y a huit siècles, avait 
assis sur de telles bases son existence morale, pris 
d’elle-même une conscience si profonde et une idée 
si haute, et produit, avant toutes les autres, des 
aspirations aussi élevées. Au-dessous des construc- 
tions toutes mécaniques de notre centralisation, 
l’unité française a une raison d’être durable, qui se 
manifeste avec énergie dans notre poésie héroïque, 
et qui est fondée sur ce qu’il y a dans l’humanité 
de plus profond et de plus noble, l’amour, l’hon- 
neur et le dévouement. 

Si, par impossible, la nation française perdait ses 
titres, elle les retrouverait dans la littérature du 
moyen âge. D’où vient donc que cette littérature est 
maintenant si étrangère à la nation, et que si peu 
de personnes s’avisent de la solidarité indissoluble 
qui nous rattache moralement à nos pères des 
temps féodaux? Bien des causes ont contribué à 
amener ce résultat, que je n’hésite pas, pour ma 
part, à regarder comme des plus fâcheux. Le moyen 


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142 LA CHANSON DE ROLAND 

âge n’arriva pas à rendre suffisamment viable la 
civilisation qu’il avait construite en mêlant le ger- 
manisme avec le christianisme : tout ce qu'il avait 
cherché, voulu, rêvé, fut effacé de la mémoire des 
peuples quand la Renaissance leur présenta l’idéal 
resplendissant du monde antique. Cette révolution 
ne fut nulle part plus radicale que dans notre pays; 
le moyen âge y avait trouvé sa forme la plus carac- 
téristique, et il y subit la réaction la plus violente. 
En Allemagne, la séparation fut moins profonde; 
la Réforme, tout en éloignant par certains côtés les 
esprits du moyen âge, les retint cependant dans le 
christianisme, et perpétua ainsi une part de la tra- 
dition, tandis que chez nous la .vie vraiment active 
et intellectuelle s’appuya de plus en plus exclusive- 
ment, d’abord sur l’antiquité, ensuite sur la raison 
moderne. 

En Italie, le moyen âge n’avait jamais rompu 
aussi complètement qu’en France avec les traditions 
classiques : la Renaissance n’y fut pas une révolu- 
tion subite, mais un mouvement continu. En France, 
un abîme se forma entre l’époque qu’on appela 
barbare et les temps modernes; on constata bien la 
continuité de la vie nationale, attestée d’ailleurs 
par la perpétuité de la race régnante, mais on ne 
chercha pas à discerner ce qu’il y avait de réel dans 
cette continuité apparente de l’histoire de France. 
La monarchie de Louis XIV, la philosophie du 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 1 f 3 

xviii® siècle, la Révolution ne firent qu’éloigner de 
nous le souvenir de ces anciens âges, et ce n’est que 
de nos jours qu’un groupe encore bien restreint a 
apporté dans ces études, outre la curiosité scienti- 
fique, le sentiment de leur valeur nationale. Il y a 
longtemps que les Allemands envisagent autrement 
les choses : ils ont appuyé en partie la régénération 
de leur nationalité sur leur ancienne poésie. Jacob 
Grimm n’est pas seulement le plus grand philo- 
logue de l’Allemagne dans ce domaine : il sera 
toujours cité comme un des véritables fondateurs 
de la nationalité allemande moderne. Il s’efforça 
de réveiller la conscience nationale assoupie par le 
sentiment, à la fois scientifique et passionné, de la 
solidarité du présent de l’Allemagne avec son passé. 
Ses grandes œuvres, la Grammaire allemande , la 
Mythologie allemande, les Antiquités du droit alle- 
mand , Y Histoire de la langue allemande , le Diction- 
naire allemand , et jusqu’à son recueil des Contes 
d'enfants de T Allemagne, sont toutes issues de cette 
pensée. Nous n’avons pas eu de Jacob Grimm : il 
ne s’est pas trouvé chez nous un homme qui joignît 
à ce degré le génie scientifique à l’amour intense, 
profond, enfantin de la patrie; et, disons-le, si un 
Jacob Grimm n’était guère possible en France, il 
n’y était pas non plus nécessaire. Notre nationalité, 
fondée il y a près de mille ans, n’a jamais passé 
par les épreuves terribles qui ont ébranlé la natio- 

8 


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H4 


LA CHANSON DE ROLAND 


nalité allemande, si différente à tous égards de la 
nôtre. Elle n’a été menacée sérieusement qu’une 
fois, au xv e siècle, et ce jour-là la conscience natio- 
nale, qui s’exprime si énergiquement dans la Chan- 
son de Roland , s’est incarnée plus naïvement encore 
dans Jeanne d’Arc. Depuis lors, la question de 
l’unité française n’a jamais été posée : on comptait 
sur sa solidité, depuis la Révolution surtout, comme 
on compte sur la stabilité de la terre, sans y songer 
jamais, sans en rechercher les appuis. Cependant 
quelques esprits, frappés de certains faits en appa- 
rence sans portée, se demandaient avec inquiétude, 
dans ces derniers temps, si cette sécurité était bien 
entièrement justifiée. Ils cherchaient, au-dessous de 
l’unité matérielle si complète, — trop complète, 
hélas! — l’unité d’idées et de sentiments; ils se de- 
mandaient quel était l’idéal commun de la nation, 
quel rapport harmonique existait entre ses parties, 
quelle liberté de fonctionnement avaient ses divers 
organes, ce qu’il y avait dans ses institutions de con- 
forme à sa nature, quel amour pouvait unir tous les 
cœurs, quelle note était capable de faire vibrer à 
l’unisson toutes les âmes. Ils ne voyaient pas, — et cet 
aveu surprendra peut-être ceux qui me font l’honneur 
de m’entendre, — ils ne voyaient pas dans notre litté- 
rature, toute nationale qu’elle est à plusieurs points 
de vue, un centre suffisant de vitalité; ils trouvaient 
que la période dite classique de cette littérature 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 113 

était définitivement morte, et que dans la période 
nouvelle les œuvres véritablement nationales fai- 
saient presque complètement défaut. Dans le do- 
maine des idées et des croyances, ils remarquaient 
des séparations tellement fortes que toute unité de 
sentiment devenait bien difficile entre ceux qui pro- 
fessaient Tune ou l’autre des opinions confusément 
agitées. Ils signalaient avec douleur l’absence pres- 
que totale, à l’âge où l’esprit se forme, d’un ensei- 
gnement supérieur commun qui donnât à l’accord 
des âmes une autre base que l’éducation si super- 
ficielle de l’enfance. Ils en arrivaient, dans leurs 
moments les plus sombres, à se demander si, par 
derrière l’unité gouvernementale et administrative, 
il y avait encore, bien vivante, une unité nationale, 
si ce mécanisme admirablement conçu, qui fonc- 
tionnait si bien au profit de n’importe qui, n’avait 
pas fini par se substituer peu à peu à l’organisme 
primitif. Les épouvantables événements de cette 
année nous ont fourni à la fois de quoi justifier 
nos craintes et de quoi nous rassurer pour l’avenir. 
Oui, sans doute, si les choses avaient longtemps 
marché comme elles marchent depuis soixante-dix 
ans, la France aurait pu finir, à son tour, par de- 
venir « une expression géographique » ; il n’y aurait 
plus eu de nation française, il n’y aurait plus eu, 
bientôt, qu’une « administration française ». En 
faisant trembler sous nos pas ce sol que l’on croyait 


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ne 


LA CHANSON DE ROLAND 


inébranlable, la catastrophe de 1870 nous a montré 
le danger et nous permet d’affirmer que nous y 
échapperons. Deux choses nous sont restées, que 
rien, nous l’espérons, ne pourra nous enlever, deux 
des trois éléments de l’idée nationale dans la Chan- 
son de Roland : l’amour du sol, de la douce France, 
et le sentiment de l’honneur national dont nous 
sommes tous solidaires; ce dernier sentiment est 
bien vivace, puisqu’il nous fait supporter depuis si 
longtemps, avec un courage qui n’est pas près de 
fléchir, une situation qui aurait abattu toute autre 
nation en quelques jours. Ce qui nous manque, 
mais ce qu’il est en notre pouvoir de nous donner, 
c’est l’amour de notre vie nationale, l’attachement 
à nos institutions, le sentiment profond de notre so- 
lidarité. Il faut aimer notre vie nationale dans 
toutes ses variétés locales, dans toutes ses phases 
historiques, décentraliser notre passé aussi bien que 
notre présent; il faut nous donner des institutions 
larges, flexibles, pouvant se plier aux aptitudes et 
aux besoins différents des hommes qui composent 
la nation, en leur inspirant à tous également, bien 
que d’une façon diverse, la satisfaction de leur sort 
et la reconnaissance pour le pays qui le leur assure. 
Il faut qu’une éducation mieux comprise redonne 
aux âmes cette unité que le moyen âge leur assurait 
dans l’Église, et qui ne peut aujourd’hui se recon- 
stituer que dans la science. Eh bien! messieurs. 


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ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 117 

pour atteindre ce but magnifique, il n’est pas inu- 
tile, croyez-le bien, de remonter par la pensée à 
cette époque où la nation française a vraiment jeté 
dans le sol les racines vivaces par lesquelles elle s’y 
tient encore attachée. C’est grâce à ces fortes ra- 
cines que le chêne a pu si majestueusement grandir 
et répandre autour de lui son ombrage; aujourd’hui 
que la tempête le secoue, rassurons-nous, s’il en 
est besoin, en voyant jusqu’à quelle profondeur et 
depuis combien de siècles il plonge dans la terre 
nourricière. Certes nous avons eu, depuis la Renais- 
sance, une littérature plus belle, plus variée, plus 
riche pour le cœur et pour l’esprit que la poésie 
rude et simple du Roland ; et quand nous revenons 
écouter ce langage naïf, en sortant des harmonies 
savantes de nos grandes œuvres littéraires, il nous 
semble entendre le bégaiement de l’enfance. Mais 
surmontons cette première impression, prêtons une 
oreille attentive et sympathique, et nous recon- 
naîtrons que cet enfant robuste et sain, plein de 
vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant qui 
est déjà le grand peuple français parle aussi la 
grande langue française; elle aura plus tard des 
accents plus souples, plus nuancés, plus délicats; 
elle n’en aura jamais de plus pleins et de plus justes, 
ni qui se fassent entendre de plus loin. Car dès lors, 
comme plus d’une fois depuis lors, la littérature de 
la France était la reine et l’initiatrice des littéra- 


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118 CHANSON DE ROLAND ET LA NATIONALITÉ FRANÇAISE 
tures voisines ; aucune œuvre de notre époque clas- 
sique n’a été traduite en plus de langues, n’a exercé 
autour de nous une influence plus étendue et plus 
durable que notre vieille Chanson de Roland . Ouf, 
dans ces simples vers, dont j’espère vous faire com- 
prendre la cadence libre et assurée, vibrait déjà la 
voix de la France, non pas cette voix moqueuse et 
légère qu’elle a employée de tout temps, avec trop 
de succès peut-être, pour railler tout, à commencer 
par elle-même, mais cette voix mâle et héroïque 
qui a tant de fois retenti dans les batailles des corps 
et dans celles des âmes. Laissons-la, dans ces heures 
où l’abattement menace trop souvent de nous en- 
vahir, laissons-la résonner dans nos cœurs, cette 
grande voix de la patrie. Faisons-nous reconnaître 
pour les fils de ceux qui sont morts à Roncevaux et 
de ceux qui les ont vengés; succédons-leur dans 
leur belle concorde, dans leur invincible union, 
dans leur fidélité nationale ; aimons comme eux la 
douce France, la grande terre, comme ils l’appellent 
encore, ou France la libre, pour prendre le troisième 
nom, et le plus beau peut-être, qu’ils lui donnent; 
sentons-nous comme eux responsables solidairement 
de son honneur, et souhaitons par-dessus toutes 
choses, comme Roland, qu’on ne puisse jamais dire 
de nous que, par notre faute, la France a perdu de 
sa valeur 1 


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LA 

CHANSON DU PÈLERINAGE 

DE CHARLEMAGNE 1 


Messieurs, 

Parmi les chansons de geste (c’est-à-dire les 
poèmes épiques) que nous a laissées le moyen âge, 
la plus courte et la plus singulière est celle qui 
raconte le pèlerinage de Charlemagne en Orient. 
Un seul manuscrit, écrit en Angleterre au xm e siècle 
par un copiste qui savait à peine le français et qui 
a cruellement maltraité son texte, nous l’a con- 
servée; mais elle a eu, comme beaucoup d’autres 
productions de notre vieille épopée, un grand succès 
à l’étranger, et nous en possédons deux traductions 
anciennes, faites toutes deux au xin® siècle, l’une en 
Norvège, l’autre dans le pays de Galles. En France, 

1. Lu dans la séance publique annuelle de PAcadémie des 
inscriptions et belles-lettres du 7 décembre 1877. 


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120 


LA CHANSON 


elle a été renouvelée à la même époque, comme il 
arriva à toutes les vieilles chansons qu’on ne vou- 
lait pas laisser perdre, et elle a formé le début d’un 
long poème aujourd’hui perdu, au moins sous sa 
première forme, car on en fit, au xiv e siècle, deux 
versions en prose qui nous sont arrivées en manu- 
scrit ; l’une d’elles a même été imprimée à la fin du 
xv® siècle, sous le titre de Galien le restoré , et 
aujourd’hui encore les presses populaires en tirent 
à des milliers d’exemplaires un texte devenu inin- 
telligible à force de fautes d’impression. 

Yoici le sujet de cette curieuse composition, dont 
je veux essayer de déterminer la caractère, la date 
et la patrie. 

Un jour, Charlemagne est à l’abbaye de Saint- 
Denis; il a mis sa couronne sur sa tête, son épée à 
son côté; il se promène devant ses barons. « Dame, 
s’écrie-t-il en s’arrêtant devant la reine qui le 
regarde, croyez- vous qu’il y ait un homme sous le 
ciel qui sache mieux porter couronne et glaive? » 
La reine répond imprudemment : « Il ne faut pas 
se vanter trop, empereur. Je connais un roi plus im- 
posant encore et plus gracieux. » A ces mots, 
Charles est rempli de honte et de colère ; il oblige 
sa femme à lui nommer ce rival prétendu et 
jure qu’il ira le visiter avec ses bons chevaliers : 
si la reine a dit vrai, c’est bien; si elle a menti, 
il lui fera trancher la tête au retour. Elle a beau 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 121 

se défendre, il lui faut nommer le roi Hugon, 
empereur de Grèce et de Constantinople. — Charles 
convoque tous ses barons et leur annonce qu’il 
veut aller à Jérusalem adorer le saint sépulcre 
et en même temps voir un roi dont on lui a parlé. 
— Les douze pairs déclarent qu’ils le suivront; 
quatre-vingt mille hommes se joignent à eux. Ils 
prennent l’écharpe, — c’est-à-dire la besace, — et 
le bourdon à l’abbaye de Saint-Denis, et se mettent 
en marche. Après avoir traversé la Bourgogne, la 
Lorraine, la Bavière, toute l’Italie et la Grèce, ils 
arrivent à Jérusalem. Le patriarche les reçoit à 
iperveille et leur donne, au départ, des reliques 
admirables, entre autres la couronne d’épines, un 
des saints clous, le saint suaire, la chemise de la 
Vierge et le bras sur lequel le saint vieillard Siméon 
porta l’enfant Jésus. — Après avoir été cueillir à 
Jéricho les palmes qu’ils rapporteront en France, 
les Français se remettent en marche et, traversant 
la Syrie et l’Asie Mineure, arrivent à Constanti- 
nople. Le roi Hugon les accueille avec un faste vrai- 
ment digne de l’Orient, et les émerveille par les 
splendeurs fantastiques de son palais. Après un 
souper magnifique, où l’on mange de tous les mets 
les plus délicieux, — des cerfs, des sangliers, des 
grues, des oies sauvages et des paons roulés dans le 
poivre, — où l’on boit du vin et du claré pendant que 
les jongleurs font retentir la vielle et la rote , Hugon 


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122 


LA CHANSON 


mène Charlemagne et les douze pairs dans la 
chambre qui leur est destinée : douze lits sont rangés 
tout autour d’un treizième, plus riche que tous les 
autres. — Les Français se couchent; ils sont joyeux, 
ils ont bu des vins; Charlemagne leur propose de 
gabèr avant de s’endormir. Gaber , c’est se livrer à des 
gasconnades où l’un cherche à dépasser l’autre. La 
proposition est acceptée, et les hôtes de Hugon s’en 
donnent à qui mieux mieux. Malheureusement le roi 
grec, méfiant et sage , a fait cacher un espion dans 
le gros pilier qui soutient la voûte de la salle ; cet 
espion écoute les gabs , et il prend au sérieux toutes 
les terribles choses que les Français se vantent de 
faire. « Qu’on m’amène, dit Charlemagne, le meil- 
leur chevalier du roi Hugon, qu’il ait deux hauberts 
sur le corps, deux heaumes sur la tête, qu’il monte 
sur un fort cheval ; je prendrai une épée et je lui 
assènerai un tel coup sur la tête, que je fendrai les 
heaumes, les hauberts, le chevalier, la selle et le 
cheval, et la lame entrera en terre plus d’un pied. 
— Que le roi Hugon me prête son cor, dit Roland : 
je sortirai de la ville, et je soufflerai d’une telle 
haleine, que toutes les portes de la cité en perdront 
leurs gonds; si le roi se montre, je le ferai tourner 
si fort, qu'il en perdra son manteau d’hermine et 
que ses moustaches en seront brûlées. — Vous voyez, 
dit Oger de Danemark, ce pilier qui soutient tout le 
palais? Demain au matin, je l’étreindrai et le secoue- 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 123 

rai si rudement, que le palais s’écroulera. Gare à 
ceux qui n’en seront pas sortis à temps! — J’ai un 
chapeau merveilleux, dit Aimer, fait de la peau d’un 
poisson marin, et qui rend invisible : je le mettrai 
sur ma tête, et demain, quand le roi sera à son dîner, 
je mangerai son poisson, je boirai son vin, et je lui 
heurterai la tête sur la table; il s’en prendra à ses 
hommes, et l’on verra de belles querelles. » Les autres 
pairs assurent aussi qu’ils feront des choses extra- 
ordinaires; 1 egab d’Olivier, qui s’est épris d’un subit 
amour pour la fille du roi Hugon, ne saurait être 
rapporté. Quand les comtes ont fini de gaber , ils 
s’endorment. L’espion court au roi et lui rapporte 
en toute épouvante les effrayantes vanteries des 
Français. Hugon entre en une grande fureur; au 
matin, quand Charles et les pairs arrivent à l’église, 
il les apostrophe avec véhémence : « Vous vous êtes 
moqués de moi, leur dit-il, vous m’avez outragé et 
menacé. Eh bien! si vous n’accomplissez pas vos 
gabs comme vous l'avez dit, je vous trancherai la 
tête. » L’empereur et les pairs sont interdits. « Sire, 
dit Charlemagne, c’est l’usage des Français de gaber 
avant de dormir; vous nous aviez donné hier de 
forts vins à boire; si nous avons dit des folies, 
nous n’en sommes guère responsables. Laissez-moi 
me conseiller avec mes barons. » — Les pairs se 
rassemblent autour de lui dans une chapelle, « Il 
paraît, dit l’empereur, que nous avions bu hier trop 


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m 


LA CHANSON 


de vin et de claré , et que nous avons dit des choses 
qu’il aurait mieux valu ne pas dire. Prions Dieu de 
nous tirer de peine. » Il fait apporter les reliques 
que lui a données le patriarche; tous se mettent à 
genoux et prient avec ardeur. Soudain paraît un 
ange envoyé par Dieu : « Ne crain ; rien, Charles. 
Vous avez eu tort, toi et tes pairs, de gaber hier 
comme vous l’avez fait; n’y revenez plus. Mais 
va, fais commencer quand on voudra; tous les 
gabs seront accomplis. » Les Français se relèvent 
joyeux et vont trouver le roi Hugon dans son 
palais. « Sire, dit Charlemagne, vous vous êtes con- 
duit avec nous d’une manière qu’en plus d’un pays 
on taxerait de trahison. Vous nous avez fait épier 
dans la chambre où vous nous hébergiez, et vous 
avez entendu les gabs que nous avons faits. Nous 
étions quelque peu ivres, et nous ne savons plus ce 
que nous avons dit; mais allez, choisissez ceux que 
vous voudrez : nous sommes prêts à les accom- 
plir. » Le roi choisit d’abord, on ne peut plus 
singulièrement, le gab d’Olivier, et il est stupéfait, 
le lendemain, d’apprendre qu’il a été exécuté. On 
passe ensuite à Guillaume d’Orange, qui s’était 
vanté de prendre une boule énorme et de la lancer 
contre le mur du palais de façon à en abattre plus 
de quarante toises : il défuble ses peaux de bièvre 
brun, prend d’une main cette boule que trente 
hommes ordinaires n’auraient pu remuer; il la 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 123 

laisse aller, et renverse, en effet, plus de quarante 
toises du mur. « Par foi! s’écrie le roi Hugon, ces 
gens sont des enchanteurs; mais voyons les autres. 
Bernard de Brusbant s’est vanté qu’il ferait sortir de 
son lit le grand fleuve qu’on entend d’ici bruire 
dans la vallée, qu’il le ferait entrer dans la ville 
et tout inonder, que moi-même je m’enfuirais sur 
ma plus haute tour et n’en pourrais descendre 
qu’à son commandement. Qu’il le fasse. » Bernard 
court au fleuve, le signe, et l’eau sort aussitôt de son 
lit, remplit les champs, inonde la ville; tous s’en- 
fuient, Hugon monte en sa plus haute tour : il se 
lamente, il promet à Charlemagne, s’il le délivre, 
de lui faire hommage et de lui donner tout son 
trésor. Charles prie Jésus, et l’eau sort de la cité et 
rentre dans son canal. Le roi Hugon descend de sa 
tour et s’incline devant Charlemagne. « Eh bien ! 
lui dit l’empereur, en voulez-vous encore des gabs? 
— J’en ai assez, répond Hugon. Je reconnais que 
Dieu vous aime; je veux être votre vassal, et mon 
grand trésor est à vous; je le ferai conduire en 
France. — Je n’en veux pas un denier, dit Charles; 
mais j’ai une chose à vous demander. Faisons 
aujourd’hui une grande fête, et portons l’un et 
l’autre nos couronnes d’or. — Volontiers , dit 
Hugon; nous ferons une procession solennelle. » 
Charlemagne et Hugon marchent côte à côte, leurs 
grandes couronnes d’or sur la tête; Charles est 


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126 


LA CHANSON 


plus grand d’un pied et de quatre pouces. Le9 
Français les regardent, et tous disent : « Madame 
la reine a dit folie : nul ne peut se comparer à 
Charlemagne; en quelque pays que nous venions, 
nous aurons toujours l'avantage. » Après un dîner 
somptueux, Charles et les pairs prennent congé. 
Ils traversent les pays étrangers et arrivent à Paris. 
L’empereur va à Saint-Denis et dépose sur l’autel le 
clou et la couronne d’épines. La reine l’attendait 
là : elle tombe à ses pieds en lui demandant par- 
don; il la relève et lui pardonne pour l’amour du 
saint sépulcre qu’il a eu la joie d’adorer. 

Les critiques modernes ont été frappés de 
l’étrange disparate qui existe entre les diverses 
parties de ce poème. Elle ne se fait nulle part 
mieux sentir que dans les traits dont le poète a 
peint Charlemagne. Ils sont en partie conformes à 
la plus noble et à la plus ancienne tradition, en 
partie, au moins suivant notre manière de voir, 
absolument opposés. Le pas qui sépare le sublime 
du ridicule n’existe point pour le Charlemagne du 
Pèlerinage : il a un pied dans l’un et un pied dans 
l’autre. Notre vieille poésie héroïque n’a rien 
trouvé de plus beau, pour représenter la majesté 
presque sainte de Charles et de ses pairs, que la 
scène de l’église de Jérusalem, où ils prennent la 
place de Jésus et de ses douze apôtres; rien ne 
symbolise avec autant de grandeur et de naïveté le 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 127 

rôle prêté par Padmiration populaire à celui qui 
devait plus tard être appelé saint Charlemagne. 
Charles est entouré du respect et de l’admiration 
des siens; le seul roi du monde auquel on ose le 
comparer se trouve, à l’épreuve, inférieur à lui en 
tous points; non moins pieux que puissant, coura- 
geux et sage, il construit à Jérusalem une église 
pour les Latins, rapporte en France des reliques 
inappréciables et reçoit des messages de Dieu même, 
qui fait des miracles en sa faveur. Mais d’autres 
traits font avec ceux-là un contraste qui nous 
paraît choquant. Au début du poème, nous voyons 
le grand empereur se pavaner devant toute sa 
cour avec sa couronne sur la tête et solliciter l’admi- 
ration de sa femme : comme elle déclare connaître 
un roi auquel sa couronne sied mieux encore, il 
part pour aller se mesurer avec son concurrent, 
jurant que, si la reine n’a pas dit vrai, il lui tran- 
chera la tête au retour. Les merveilles du palais de 
Constantinople n’ébahissent pas moins l’empereur 
que ses compagnons : quand la grande salle se met 
à tourner au souffle du vent, il tombe par terre 
comme les autres, se cache le visage de son man- 
teau et dit au roi Hugon : « Sire, cela va-t-il durer 
longtemps? » Enfin, le soir, au souper, il boit aussi 
largement que les douze pairs, leur donne ensuite 
l’exemple des gabs , et n’éprouve le lendemain 
aucune honte à alléguer l’ivresse pour excuse. — 


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*28 


LA CHANSON 


Ces traits, peu conformes à la gravité épique, ont 
fait regarder notre poème comme une parodie et 
même comme une satire des chansons de geste; 
on a été jusqu’à l’attribuer à un clerc qui aurait 
voulu jeter du ridicule sur la poésie vulgaire. Cette 
opinion n’est pas soutenable en présence de l’allure 
toute populaire du style et du récit. Le poème n’est 
pas non plus une parodie : les parties sévères et 
nobles qu’on y remarque excluent cette hypothèse. 
La disparate tient simplement aux deux sources 
différentes auxquelles l’auteur a puisé : le voyage à 
Constantinople et la scène des gabs sont un vieux 
conte fort plaisant, dont nous retrouvons plusieurs 
traits dans l’ancienne poésie germanique aussi bien 
que dans la littérature orientale ; l’idée d’un pèleri- 
nage de Charlemagne en Terre Sainte était cou- 
ranté sous diverses formes dès le x° siècle; enfin, la 
tradition grandiose du Charlemagne épique s’était 
de bonne heure constituée et exprimée dans des 
œuvres comme la Chanson de Roland. Notre poète 
ne s’est pas soucié de l’opposition intime qui exis- 
tait entre ces diverses matières; même dans la partie 
comique de son poème, il n’a pas eu l’intention de 
bafouer le grand empereur et de discréditer l’épo- 
pée nationale. Il ne lui semblait pas aussi ridicule 
qu’à nous que Charlemagne eût la prétention d’être 
le plus gracieux porte-couronne de son temps, ni 
qu’il voulût couper le cou à sa femme parce qu’elle 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 129 

avait révoqué en doute cette supériorité ; il ne trou- 
vait nullement dégradant pour l’empereur de s’eni- 
vrer à la table de son hôte et de gaber à cœur joie 
avant de s’endormir : l’essentiel, pour l’honneur de 
la France et de son chef, c’était que le roi de Paris 
fût vraiment plus majestueux et plus puissant que 
le roi de Constantinople, et que, par la protection 
divine, les gabs les plus aventureux fussent accom- 
plis. Il en est, dans ce poème, de l’admiration pour 
Charlemagne comme du sentiment religieux, si 
différent de celui que nous concevons. Le dénoue- 
ment miraculeux de l’aventure, l’intervention de la 
puissance divine dans l’exécution de certains gabs , 
ont paru, au point de vue chrétien, justement 
révoltants. Mais ni le poète, ni ses contemporains, 
ni ceux qui ont plus tard ou traduit ou imité son 
spirituel ouvrage, n'ont pris les choses tellement au 
sérieux : Dieu aime tant Charlemagne et les Fran- 
çais qu’il les tire même des embarras les plus 
mérités et les moins édifiants; voilà ce qui réjouis- 
sait nos pères et ce dont l’équivalent flatterait 
encore l’amour-propre national. Il faut cependant 
reconnaître que l’attribution à Charlemagne de 
semblables gaietés indique un milieu différent de 
celui où s’est développée la grande poésie épique : 
l’auteur du Roland aurait secoué la tête à ces badi- 
nages hardis. Nous verrons, en effet, que la chan- 
son du Pèlerinage s’adresse à un public autre que 

9 


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130 LA CHANSON 

celai des grands poèmes nationaux : au lieu de 
s’appuyer sur une tradition héroïque antérieure, 
elle n’est qu’une création de la fantaisie d’un poète 
qui a réuni des éléments disparates, et qui s’est pro- 
posé de faire rire autant que d’intéresser et même 
d’édifier. Seulement, et c’est là ce qu’il faut bien 
retenir, il a voulu faire rire, non aux dépens de 
Charlemagne ou de la poésie épique, mais bien aux 
dépens du roi Hugon, c’est-à-dire en général de ceux 
qui prétendraient être plus puissants, plus magnifi- 
ques ou plus malins que les Français. Par l’esprit qui 
l’anime, mélange de bonhomie et de fanfaronnade, 
par la malice naïve de son style, par plus d’un trait 
de détail, le Pèlerinage rappelle, à quatre siècles de 
distance, le charmant roman de Jean de Paris. 

Pour rechercher la date du poème, nous avons 
surtout à examiner les rapports qu’on peut y dé- 
couvrir avec les Croisades. S’il leur est postérieur, 
il sera bien invraisemblable qu’il n’ait pas gardé 
quelque trace de l’immense impression que firent 
ces grands événements. Après l’enthousiasme, uni- 
que dans les annales de l’humanité, qui arracha de 
l’Occident plus d’un million d’hommes pour les 
jeter, à travers mille dangers, jusque sur les rives 
du Jourdain, après les sanglantes batailles livrées 
aux Turcs et aux Arabes, après le siège d’An- 
tioche et la prise de Jérusalem, il devint impossible 
à l’imagination de se représenter Charlemagne, 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 131 

dans son expédition en Terre Sainte, autrement que 
comme on avait vu Godefroi de Bouillon. Or on 
ne trouve rien de pareil dans notre poème : Charles 
et ses pairs ne sont pas des croisés, mais de simples 
pèlerins. Ils ne portent pas de croix sur leurs vête- 
ments : ce signe, devenu indispensable depuis 1096, 
est encore inconnu au poète. Mais ce qui est le plus 
frappant, c’est le caractère absolument pacifique de 
leur expédition. Le poète nous dit expressément, 
en nous décrivant l’équipement de l’empereur et 
des Français : « Ils n’ont ni écus, ni lances, ni 
tranchantes épées, mais des bâtons de frêne ferrés 
et des besaces pendues au cou. » C’est parce que 
les douze pairs sont désarmés qu’ils se trouvent si 
penauds devant les menaces du roi Hugon : on 
pense bien qu’il n’y aurait pas besoin de miracle 
pour défendre Charlemagne, Oger, Olivier et Ro* 
land, s’ils avaient à leur côté Joyeuse, Courtain, 
Hauteclère et Durandal. Ce ne sont pas seulement 
les armes qui manquent à ces guerriers deve- 
nus pèlerins : ils ont changé leurs destriers de 
guerre contre de paisibles mulets. Or nous trouvons 
dans cet équipement la représentation fidèle de ce 
qu’étaient les pèlerinages en Terre Sainte avant les 
Croisades. L’Église regardait ces voyages comme 
absolument pacifiques, et, avant le concile de Cler- 
mont, il était expressément interdit aux pèlerins de 
porter aucune arme. L’humilité devait aussi pré- 


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132 


LA CHANSON 


sider à ces pieux voyages, ordonnés le plus souvent 
comme pénitence : on permettait aux plus grands 
seigneurs le mulet comme monture; mais la plu- 
part des pèlerins se contentaient du bâton ferré, 
auquel ils donnaient, par plaisanterie, le nom de 
« bourdon », qui signifie proprement « mulet ». 
L’idée de disputer par les armes aux infidèles le 
tombeau du Seigneur est encore si peu entrée dans 
les esprits, à l’époque de notre poème, que, le 
patriarche de Jérusalem invitant Charlemagne à 
combattre les Sarrasins, celui-ci lui promet d’aller 
les attaquer... en Espagne, — ce qu'il fit plus tard 
comme il l’avait dit, ajoute le poète. 

Les pèlerinages en Terre Sainte, qui préparèrent 
et amenèrent les Croisades, mais qui en sont pro- 
fondément distincts, furent, au xi° siècle, extrême- 
ment importants et nombreux. Sans parler des 
voyageurs isolés, des troupes de plusieurs cen- 
taines, de plusieurs milliers d’hommes, quittaient 
la France, l’Angleterre ou l’Allemagne pour aller 
adorer le saint sépulcre. Ce sont leurs récits qui 
ont propagé en Europe la croyance à un pèlerinage 
de Charlemagne : n’étaient-ils pas reçus, à Jéru- 
salem, dans l’hospice qu’il avait fondé pour eux, 
près de l’église de Sainte-Marie Latine, construite 
par lui? Il fallait donc qu’il fût venu dans la ville 
sainte, et, sur ce thème accepté, on broda des 
variations très diverses. L’auteur de notre poème 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 433 

s’est certainement inspiré de ces récits des pèle- 
rins; c’est sur le modèle de leurs expéditions qu’il 
a représenté celle de Charlemagne, et c’est d’après 
eux qu’il a inséré dans son poème les curieux ren- 
seignements qu’il contient sur Constantinople, sur 
Jérusalem, et sur l’itinéraire suivi pour se rendre 
de France à la seconde de ces villes et de la 
seconde à la première. 

Notre poète a peint Constantinople telle que la 
concevait l’imagination populaire, enflammée par 
les récits des voyageurs. De loin, on voit resplendir 
les tours, les dômes, les aigles d’or de la ville ; à 
plus d’une lieue, elle est environnée de jardins 
plantés de pins et de lauriers, où peuvent s’asseoir 
et se divertir sur les gazons fleuris vingt mille che- 
valiers et leurs belles « amies », tous magnifique- 
ment vêtus. Au milieu d’eux, le roi Hugon, assis 
sur un siège d’or merveilleusement garni et porté 
par des mulets, dirige dans le champ les bœufs qui 
traînent sa charrue d’or. Dans le palais, tous les 
meubles sont en or; les murs, encadrés d’azur, sont 
recouverts de peintures qui représentent toutes les 
bêtes de la terre, tous les oiseaux du ciel, tous les 
poissons et les reptiles des eaux. La voûte est sup- 
portée par un pilier d’argent niellé ; tout autour 
se dressent cent colonnes de marbre niellé d’or; 
devant chacune d’elles sont deux enfants de bronze 
qui semblent vivre et se regardent en souriant; 


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43 \ LA CHANSON 

dans leur bouche ils tiennent un cor d’ivoire : 
quand la brise s’élève de la mer, la salle se met à 
tourner sur elle-même; les cors d’ivoire sonnent 
doucement, « l’un haut et l’autre clair » ; en les 
entendant on croit ouïr la voix des anges en pa- 
radis. Ces récits, qui paraissent fantastiques, sont 
presque au-dessous des magnificences qui s’étalaient 
réellement aux yeux des Francs stupéfaits dans le 
palais impérial de Byzance. Qu’on se rappelle les 
descriptions laissées par les historiens de la salie 
d’or ou Chrysotriclinium : « C’était, dit M. de Las- 
teyrie, une grande salle octogone, à huit absides, 

où l’or ruisselait de toutes parts Dans le fond 

s’élevait une grande croix ornée de pierreries et, 
tout à l’entour, des arbres d’or, sous le feuillage 
desquels s’abritait une foule d’oiseaux émaillés et 
décorés de pierres fines, qui, par un ingénieux méca- 
nisme, voltigeaient de branche en branche et chan- 
taient au naturel En même temps se faisaient 

entendre les orgues placées à l’autre extrémité de 
la salle. » Ces oiseaux qui chantent sur des arbres 
d’or, ces orgues où le vent des soufflets fait passer 
de suaves accords, n’ont-ils pas visiblement servi de 
thème à la description de notre poète? Ces mer- 
veilles puériles furent exécutées au ix e siècle; elles 
durent subsister jusqu’à la prise de Constantinople 
par les Français. Mais il serait singulier qu’un 
poème fait après les Croisades ne contînt pas sur, 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 135 

et plus particulièrement contre, les Grecs quelque 
trait plus spécial et plus méprisant. Depuis les 
difficultés qu’amenèrent naturellement ces expédi- 
tions, il y eut entre les Grecs et les Francs une 
méfiance et une haine à peu près constantes, qui 
se font jour dans un grand nombre de productions 
littéraires du xu e siècle, et qui aboutirent finale- 
ment à la catastrophe de 1204. Ici, rien de pareil. 
Le poète admire naïvement les splendeurs byzan- 
tines; toutefois, il a soin de donner finalement le 
beau rôle aux Français. Depuis l’époque où l’em- 
pire d’Occident, restauré par Charlemagne, et l’em- 
pire d’Orient entrèrent en relations, les deux peu- 
ples se complurent à inventer ou à modifier des 
récits dans lesquels ils s’attribuaient respectivement 
la supériorité l’un sur l’autre. C’est ainsi que le 
moine de Saint-Gall, à la fin du ix e siècle, en répé- 
tant un conte assez piquant rapporté de Byzance 
en France par un ambassadeur de Charlemagne, 
y attribue le principal rôle à cet ambassadeur 
lui-méme, et ajoute avec complaisance : « Voilà 
comment ce Franc subtil triompha de la Grèce 
orgueilleuse. » Nous avons, dans notre poème, 
quelque chose d’analogue. Au milieu des splen- 
deurs pacifiques de la cour de Constantinople, 
Charles et ses pairs semblent un peu grossiers : 
leur ébahissement à la vue des merveilles de la 
salle tournante amuse les Byzantins; ils s’enivrent 


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136 


LA CHANSON 


au souper royal et se livrent, le soir, à des gaietés 
assez déplacées; mais, grâce à la protection divine, 
ils jettent à leur tour leurs hôtes dans la stupeur 
par les prodiges qu’ils accomplissent, et, quand les 
deux rois se promènent côte à côte, 

Charlemaines fut gr&indre plein piet et quatre polz. 

C’est la revanche que prennent sur le faste et la 
science des Grecs la force, l’adresse des Francs, et 
surtout l’amitié toute particulière que Dieu a pour 
eux. Les sentiments et les descriptions de cette 
partie du poème peuvent, on le voit, parfaitement 
convenir au xi e siècle. 

Il en est de même, si je ne me trompe, des 
notions qu’on y trouve sur Jérusalem. Ces notions 
paraissent trop vagues et trop incohérentes pour 
appartenir à l’époque où Jérusalem, devenue ville 
française, fut assez exactement connue; d’autre 
part, elles contiennent des renseignements singu- 
lièrement précis, que l’auteur a dû puiser dans les 
récits de quelque pèlerin de ses amis, mais qu’il a 
bizarrement mêlés l’un avec l’autre. C’est peut- 
être de l’église du Saint -Sépulcre qu’il a voulu 
parler en appelant simplement « le moutier » l’église 
qu’il fait admirer à Charlemagne : « L’empereur 
se réjouit de cette grandeur et de cette beauté; il 
contemple le moutier, couvert de peintures aux 


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Dü PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 437 

riches couleurs, de martyrs, de vierges, de la sainte 
majesté du Très-Haut : il y voit les phases de la 
lune, les dates des fêtes annuelles et les fonts baptis- 
maux, où est représentée la mer peuplée de pois- 
sons. » On reconnaît là l’impression produite par 
une riche église byzantine, ornée de peintures et 
de mosaïques : au fond, le Père Éternel ; sur les 
deux côtés, de longues processions de saints et de 
saintes. Mais le poète y a rapporté deux souvenirs 
qui appartiennent à de tout autres lieux. « Là, dit- 
il, il y a un autel de Sainte-Patenôtre. » C’était une 
église située hors de la ville, sur le mont des Oli- 
viers, qui s’appelait Sainte-Patenôtre, comme nous 
l’apprend, entre autres textes, la précieuse descrip- 
tion de Jérusalem écrite en français au xii® siècle : 
« Sor le tor de cele voie, a main destre, avoit un 
mostier c’on apeloit Sainte Paternostre : la dist on 
que Jesucris fist la paternostre et Pensegna a ses 
apostres. » L’attribution et l’église existaient avant 
les Croisades, comme le prouvent d’autres docu- 
ments. Le lieu ainsi désigné était celui où une tra- 
dition plus ancienne voulait que Jésus, dans la nuit 
de son arrestation, eût prié et enseigné ses dis- 
ciples; ce lieu devint plus tard, par une confusion 
fort explicable, celui où il avait appris à ses dis- 
ciples l’oraison dominicale : les mots locus orationis 
dominicæ , locus ubi Dominus discipulos do cuit, sug- 
géraient pour ainsi dire d’eux-mêmes cette méprise. 


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138 


LA CHANSON 


— Notre poète ne s’en tient pas là : dans cette 
même église, où a été pour la première fois pro- 
noncée la prière par excellence, « Dieu », suivant 
lui, « a chanté la messe et les apôtres aussi ; leurs 
douze chaires y sont toutes encore ; au milieu, la 
treizième, bien scellée et close ». Ce souvenir se 
rapporte évidemment à l’église appelée Sainte - 
Sion , que l’on considéra de bonne heure comme 
occupant la place du Cénacle, où Jésus, en parta- 
geant le pain et le vin, avait institué le sacrement 
de l’Eueharistie. Pour le poète populaire, la Cène 
devient tout naturellement la première messe, célé- 
brée par Dieu lui -même; en ce qui regarde les 
apôtres, un pèlerin du vx e siècle, saint Antonin de 
Plaisance, va déjà presque aussi loin que lui : parmi 
les reliques merveilleuses qu’il vit dans cette même 
église du Cénacle, il cite le calice « avec lequel, 
après la résurrection du Seigneur, les apôtres célé- 
brèrent la messe ». Une peinture, qui existait au 
moins depuis le commencement du xu e siècle et qui 
était sans doute antérieure, représentait dans l’ab- 
side le Seigneur assis au milieu des douze apôtres. 
C’est là probablement le point de départ de la des- 
cription de notre poème. L’auteur a su tirer de ces 
souvenirs & la fois précis et confus un merveilleux 
parti, que lui suggérait le rapprochement qui s’of- 
frait à son esprit, comme à beaucoup d’autres alors, 
entre Charlemagne entouré de ses douze pairs et 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 439 

Jésus-Christ entouré de ses douze apôtres. « Charles, 
dit-il, entra dans l’église le cœur rempli de joie; 
dès qu’il vit la chaire du Seigneur, il marcha droit 
vers elle. Il s’y assit et se reposa quelque temps; à 
ses côtés, autour de lui, les douze pairs : avant eux, 
aucun homme n’avait osé s’asseoir sur ces sièges, 
aucun ne s’y est assis depuis. Charles admirait la 
splendeur de l’église ; il avait levé son fier visage. 
Un Juif, qui l’avait suivi de loin, entra dans l’église; 
il vit l’empereur et se prit à trembler : le regard de 
Charles était si imposant qu’il ne put le soutenir ; 
il faillit tomber à la renverse, et, s’enfuyant vers le 
palais du patriarche, il en monta d’un élan tous les 
degrés de marbre : Seigneur, dit-il, allez à l’église, 
préparez les fonts; je veux me faire baptiser au- 
jourd’hui même. Je viens de voir entrer dans ce 
moutier douze comtes, avec eux le treizième; ja- 
mais je ne vis leurs pareils. Je vous le dis, c’est Dieu 
lui-même, lui et les douze apôtres; ils viennent 
vous visiter. » 

Bien reçu par le patriarche, l’empereur séjourne 
quatre mois à Jérusalem et y laisse des marques de 
sa munificence : « Le roi mène grand train avec les 
douze pairs, la chère compagnie; il est riche, il 
n’épargne rien. Il bâtit une église en l’honneur de 
sainte Marie; on l’appelle, dans le pays, Latinie , 
parce que de toute la ville y viennent les gens par- 
lant les langues les plus diverses. C’est là qu’ils 


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440 LA CHANSON 

vendent leurs étoffes, leurs toiles, leurs soieries, le 
costus , la cannelle, le poivre, les riches épices et les 
herbes salutaires; mais Dieu est au ciel qui un jour 
en tirera vengeance. » L’exactitude de ce curieux 
passage est frappante. Aujourd’hui encore, c’est 
près de l’emplacement où s’élevaient l’église et 
l’hospice de Charlemagne que se tient le marché 
où, comme alors, on vend les épices et les riches 
soieries. Il en était ainsi dès le ix e siècle, au rapport 
de Bernard le Pèlerin; il en était ainsi bien avant. 
« Dans l’immuable Orient, où rien ne change, dit 
M. de Vogüé, les mêmes emplacements conservent 
les mêmes destinations... Le marché du ix e siècle, 
comme Yagora du temps de Constantin, comme le 
change et les eschoppes des Croisades, était à l’en- 
droit où se trouve maintenant le bazar; l’hôpital 
latin du ix« siècle était donc probablement sur 
l’emplacement où nous trouvons plus tard l’église 
Sainte-Marie Latine. » — On voit avec quelle pré- 
cision notre poète avait retenu certains détails du 
récit que lui avait fait quelque palmier de ses amis. 
Mais il tombe en même temps dans une singulière 
confusion. Il semble croire que le marché en ques- 
tion occupe la place même de l’église bâtie par 
Charlemagne, et, s’indignant de cette profanation, 
il s’écrie : « Dieu est au ciel qui en tirera vengeance 
quelque jour. » Ce vers est extrêmement précieux, 
parce que c’est le seul où le poète, quittant le ton 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 141 

du récit, parle en son propre nom et exprime ses 
sentiments sur un état de choses contemporain. 11 
est clair que cette menace s’adresse à ceux qui 
occupaient Jérusalem au temps de l’auteur, c’est-à- 
dire aux musulmans; elle n’aurait eu aucun sens à 
une époque où la ville sainte aurait appartenu aux 
chrétiens, et d’ailleurs le poète n’aurait pu alors 
puiser dans des récits mai compris l’erreur que je 
viens de signaler et la colère qu’elle lui inspire. Le 
marché attenant à l’hospice et à l’église de Sainte- 
Marie Latine était si peu une profanation de la fon- 
dation de Charlemagne que l’hospice, au ix® siècle, 
touchait un droit de ceux qui y exposaient leurs 
marchandises. Ce droit, octroyé sans doute à Char- 
lemagne par la gracieuseté de Haroun-al-Raschid, 
avait certainement cessé d’être perçu au xi e siècle ; 
les maîtres de l’hospice s’en plaignaient sans doute, 
les pèlerins pâtissaient de la diminution des reve- 
nus de l’hospice, et nous trouvons dans le vers en 
question un écho de leurs récriminations mal com- 
prises. 

Nous remarquons le même mélange d’exactitude 
singulière, d'incohérence et de confusion dans l’iti- 
néraire que le poète fait suivre à ses héros; mais 
ici les difficultés sont rendues inextricables par 
l’évidente altération du texte. J’ai dû, pour pré- 
senter dans mon analyse quelque chose de suivi, 
restituer, à l’aide des versions étrangères, des rédac- 


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142 


LA CHANSON 


tions en prose et de conjectures, uu itinéraire pos- 
sible. Je me borne à remarquer que, dans ce vague 
(peu explicable après les grandes expéditions qui 
commencèrent à la fin du xi° siècle) où le poète 
laisse la route suivie par les pèlerins, on démêle 
quelques mentions fort précises, comme celle de 
Lalice , c’est-à-dire de Laodicée, ou des jouis d'Abi- 
lant , c’est-à-dire de la gorge profonde, dominée par 
de hautes montagnes, où la route romaine passait 
devant les ruines déjà désertes de la vieille ville 
d’Abila. Ces noms proviennent sûrement, comme 
les traits que j’ai signalés plus haut, du récit d’un 
pèlerin ; ils ne sauraient nous empêcher de reporter 
la composition de notre poème au xi e siècle, où tant 
d’autres indices nous engagent à le faire remonter. 

L’un des plus sûrs, parmi ces indices, nous est 
fourni par l’étude philologique à laquelle le poème 
a récemment été soumis. On a reconnu qu’il ne 
présentait aucun phénomène linguistique sensible- 
ment postérieur à ceux que nous offre la Chanson 
de Roland , dont on s’accorde aujourd’hui à attri- 
buer au xi® siècle la plus ancienne rédaction con- 
servée. L’étude des mœurs, des usages, des rares 
allusions historiques conduit au même résultat, 
ainsi que celle du style, en entendant par là, dans 
le sens le plus large du mot, la manière de com- 
prendre les caractères, de poser les personnages, de 
concevoir et d’exprimer les sentiments. Pris au sens 


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DU PÈLERINAGE DE CUARLEMAGNE 143 

purement littéraire, le style du Pèlerinage est, de 
tous les arguments que j’ai réunis, le plus convain- 
cant. Il frappe irrésistiblement par son caractère 
archaïque tout lecteur habitué à notre ancienne 
langue; il offre au plus haut degré cette élégance 
concise, même elliptique, cette allure saccadée, 
cette absence de transitions, et en même temps 
cette extrême précision de termes et ce réalisme 
dans Je détail qui donnent tant de grâce et d’origi- 
nalité aux monuments les plus antiques de notre 
poésie nationale. Il présente des obscurités qui ne 
tiennent pas toutes à l’altération du texte ou à notre 
connaissance imparfaite de l’ancienne langue : elles 
appartiennent souvent à la manière du poète, et on 
peut les lui reprocher, ainsi que les manques de 
proportion de sa composition; mais, si j’ose le dire, 
elles ne nuisent pas à l’effet produit par ce conte 
étrange et fantastique, où les accents de la plus 
noble poésie épique se mêlent aux éclats du rire le 
plus abandonné, où la dévotion et l’espièglerie, la 
bouffonnerie et le patriotisme font vibrer tour à tour 
et sans transition les cordes de l’instrument capri- 
cieux, où le poète semble se plaire à étourdir, à 
dérouter ses auditeurs en les faisant passer par les 
sensations les plus soudainement diverses, comme 
le roi Hugon s’amuse à fasciner ses hôtes en faisant 
tournoyer, au son des cors de bronze et des 
tabours, la salle grandiose de son palais. 


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144 


LA CHANSON 


J’ai dit plus haut que la différence de ton qui se 
fait si vivement sentir entre notre poème et quel- 
ques anciennes chansons purement épiques, comme 
le Roland , tenait en grande partie à ce qu’il n’était 
pas destiné au même public. Notre vieille épopée 
est primitivement la poésie des hommes d’armes, 
des barons ou des vassaux fervêtus : les jongleurs 
chantaient leurs vers soit dans les châteaux, soit en 
accompagnant les expéditions guerrières ou même 
en engageant le combat. Mais bientôt ils cherchè- 
rent naturellement un public plus nombreux et plus 
varié, et profitèrent des assemblées qu'attiraient les 
pèlerinages ou les foires pour y faire entendre leurs 
chansons. Celles qu’ils composèrent en vue de ce 
nouvel auditoire, naturellement très mêlé, durent 
avoir un autre caractère que les anciennes, tout en 
leur empruntant leur cadre, leurs personnages, leur 
forme et une partie de leur inspiration. Les poètes 
de cette nouvelle école ne s’appuient que très légè- 
rement sur la tradition; ils cherchent le succès 
dans leur invention personnelle et . mêlent sans 
scrupule le comique au sérieux; au lieu de chanter, 
comme leurs prédécesseurs, ce qu’ils croient vrai, 
ils trouvent ce qu’ils jugent amusant; placés en 
dehors de leur sujet, ils le façonnent avec toute la 
liberté de l’artiste, tandis que les pères de l’épopée 
étaient dominés par la « matière » traditionnelle et 
ne s’attachaient qu’à exprimer aussi fidèlement 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 445 

qu’ils en étaient capables l’inspiration qu’elle leur 
fournissait. 

Notre poème est le meilleur type de cette série de 
chansons épiques, en même temps qu’il en est pour 
nous le plus ancien. Nous pouvons, en effet, dire 
avec certitude en vue de quel auditoire il a été 
composé. Depuis le milieu du xi® siècle, l’abbaye de 
Saint-Denis possédait des reliques de la Passion du 
Christ, entre autres la couronne d’épines et un des 
saints clous. Ces reliques étaient exposées à la véné- 
ration publique du 11 au 14 juin, et cette exposi- 
tion était en même temps l’occasion d’une foire très 
importante, qu’on appelait YEndit (. Indictum ), d’où 
plus tard on fît, par corruption, le Landit. VEndit 
réunissait un grand concours de gens, attirés, les 
uns par l’exhibition des reliques, les autres par les 
marchandises mises en vente, tous cherchant des 
distractions une fois qu’ils avaient terminé leurs 
dévotions et leurs affaires. Les jongleurs arrivaient 
donc en grand nombre et s’efforçaient de captiver 
les auditeurs : rien de plus naturel que de leur 
chanter l’expédition d’où Charlemagne avait rap- 
porté le clou et la couronne qu’ils venaient de 
vénérer. Tel est, en effet, le vrai sujet de notre 
poème. L’opinion générale attribuait à Charle- 
magne, comme nous l’avons vu, un voyage à Jéru- 
salem et à Constantinople; une légende latine, 
écrite à Aix et refaaniée à Saint-Denis vers 1070, 

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446 


LA CHANSON 


racontait qu’il on avait rapporté les reliques en 
question et qu’il les avait déposées à sa chapelle 
d’Aix, d’où plus tard Charles le Chauve les avait 
tirées pour les offrir à l’abbaye française. Dans le 
peuple, naturellement, on supprimait cet intermé- 
diaire, et l’on croyait que le grand Charles avait rap- 
porté directement les reliques à Saint-Denis. Trois 
. poèmes au moins, dont le Pèlerinage seul nous est 
arrivé dans sa forme primitive, furent composés 
sur cette donnée; ils doivent être tous trois à peu 
près contemporains de la légende latine et de la 
première exhibition des reliques, c’est-à-dire qu’ils 
appartiennent encore au xi® siècle. Notre poète nous 
dit expressément que le patriarche donna à Charle- 
magne la sainte couronne, le saint clou et maintes 
belles reliques encore, que l’empereur, à son retour 
déposa sur l’autel de Saint-Denis; d’autres furent 
données à d’autres églises voisines. La place que 
tient dans le récit l’énumération de ces pieux tré- 
sors, la mention de Saint-Denis au début et à la fin 
du poème, tout nous montre que le but direct et le 
noyau intime de la chanson sont bien ceux que 
nous venons d’indiquer. 

Ces observations nous amènent encore à con- 
stater un autre fait, qui donne à la chanson héroï- 
comique du Pèlerinage une valeur toute particu- 
lière : c’est que nous avons le droit de la regarder 
comme le plus ancien produit de l’esprit parisien 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 447 

qui soit arrivé jusqu’à nous. Le poète était sûre- 
ment de l’Ile-de-France et sans doute de Paris. Il 
ne mentionne, outre Paris, que deux villes, toutes 
deux voisines, Chartres et Châteaudun; il est pro- 
bable que, dans un passage aujourd’hui perdu, il 
nommait aussi Compiègne. Mais, après Saint-Denis, 
c’est à Paris qu’il accorde le principal intérêt. 
D’Aix-la-Chapelle, séjour de Charlemagne dans 
l’histoire et l’épopée primitive, de Laon, sa capi- 
tale dans les poèmes nés sous les derniers Caro- 
lingiens, il n’est plus question ici, et le poète se 
représente Charlemagne tenant sa cour « à la salle 
à Paris », comme il le voyait faire au roi Philippe : 
c’est à Paris que l’empereur arrive tout droit en 
revenant d’Orient; la reine indique, pour théâtre 
de l’épreuve judiciaire qu’elle offre de subir, « la 
plus haute tour de Paris la cité ». Il est malheureux 
qu’elle n’ait pas désigné plus précisément la tour 
qu’elle avait en vue : nous aurions là un précieux 
renseignement archéologique. 

J’ai déjà fait remarquer que l’esprit de notre 
petit poème est éminemment parisien et se retrouve 
dans le roman bien postérieur de Jean de Paris. La 
capitale de la France jouit au xi e siècle, sous le 
gouvernement sage et pacifique des premiers Capé- 
tiens, d’une longue période de tranquillité, qui dut 
être aussi une période de prospérité. Il s’y forma, 
au-dessous du monde brillant qui avait pour centre 


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148 


LA CHANSON 


le palais de la Cité, une riche bourgeoisie, très 
convaincue de la supériorité que le séjour du roi 
donnait à Paris sur les autres villes du royaume, et 
sans doute déjà positive, spirituelle et quelque peu 
frondeuse. L’épopée nationale, née loin des villes et 
toute pénétrée de l’inspiration âpre et belliqueuse 
de la féodalité, devait subir une réfraction toute 
particulière en pénétrant dans un milieu aussi dif- 
férent. C’est probablement dans les hautes sphères 
de ce monde parisien, sous l’influence directe de la 
royauté, que la chanson de Roncevaux a pris la 
forme qui nous est parvenue; en face de cette 
poésie chevaleresque, le Pèlerinage de Charlemagne 
me paraît représenter la poésie bourgeoise : le pre- 
mier de ces poèmes a dû plaire, comme on aurait 
dit bien plus tard, à la cour, le second surtout à la 
ville. Je me figure le plaisir que durent éprouver à 
l’entendre pour la première fois, chanté sans 
doute par l’auteur même avec accompagnement de 
vielle, les Parisiens qui, il y a environ huit siècles, 
assistaient à la foire de YEndit . Tout se réunissait 
pour les charmer dans ce conte vif et singulier, où 
ils apprenaient l’origine des reliques qu’ils venaient 
de vénérer à Saint-Denis, où ils voyaient le roi de 
Paris triompher si merveilleusement de celui de 
Constantinople, où le bel Olivier gagnait si vite et 
traitait si légèrement l’amour de la princesse byzan- 
tine, où étaient racontés tant de beaux miracles et 


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DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 149 

d’aventures imprévues, le tout à la plus grande 
gloire des Français. Ils se sentirent remplis de vé- 
nération à l’aspect de Charles entouré de ses pairs, 
assis aux places de Jésus et de ses apôtres ; ils sou- 
pirèrent à la pensée des saints lieux que les héros 
du poème avaient eu le bonheur d’adorer; mais ils 
rirent de bon cœur avec leurs femmes des gabs des 
douze pairs et de la piteuse mine du roi Hugon, et 
surtout ils restèrent plus fermement convaincus que 
jamais que nulle nation ne pouvait se comparer aux 
Finançais de France . « En quelque pays que nous 
venions, répétaient-ils avec le poète, nous aurons 
toujours l’avantage : 

4a ne vendrons en terre nostre ne seit li los. » 


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L’ANGE ET L’ERMITE 


ÉTUDE 

SUR UNE LÉGENDE RELIGIEUSE 


Messieurs, 

Qui ne se rappelle avoir lu avec un plaisir dont 
une surprise toujours croissante augmentait la 
vivacité, le vingtième chapitre du plus aimable des 
romans de Voltaire? Après des vicissitudes sans 
nombre, Zadig vient de perdre, par un incompré- 
hensible coup du sort, le bonheur qu’il croyait 
saisir. « Il côtoyait l’Euphrate, rempli de déses- 
poir, en accusant en secret la Providence qui le 
persécutait toujours. » C’est alors qu’il rencontra 
ce vieillard qui lui offrit de l’accompagner, et dont 
les actions étranges le remplirent d’étonnement, 
puis d’horreur, jusqu’à ce que le sens lui en fût 
révélé. 

1. Lu dans la séance publique annuelle de l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, le vendredi 12 novembre 1880. 


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152 l'ange et l'ermite 

Les aventures de Zadig et de son compagnon de 
route charmaient les lecteurs depuis près de vingt 
ans quand Fréron s’avisa qu’elles n’étaient pas de 
l'invention de Voltaire et l’accusa tout net de pla- 
giat. S’il avait été plus érudit, il aurait pu étendre 
ce reproche au roman tout entier. Chacune des 
historiettes dont il se compose avait été racontée 
en bien des langues, surtout orientales, avant de 
l’être dans ce français si alerte et si vif qui leur 
donne encore aujourd’hui le vernis apparent de la 
nouveauté. Les chapitres qui n’ont pas cette ori- 
gine lointaine, ceux qui sont Dartis de la seule 
invention de l’auteur, se font remarquer par l’insi- 
gnifiance de leur fond : on y trouve toujours de 
l’esprit, souvent même une observation morale plus 
fine et plus libre que dans les autres, mais aucun 
d’eux n’offre, comme les autres, un récit court, in- 
téressant, complet dans sa brièveté, logiquement 
construit, d’un sens clair et d’une allégorie trans- 
parente. C’est que, par un phénomène que la 
science, non sans surprise, constate mieux tous les 
jours, il semble que l’imagination moderne et occi- 
dentale, même dans les esprits les plus brillants, 
soit incapable d'inventer un conte égal à ceux qui, 
créés pour la plupart en Asie il y a de longs siècles, 
se sont de là propagés dans nos contrées et forment 
encore le fonds presque unique de notre patrimoine 
de fictions. En pénétrant successivement dans des 


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l’ange et l'ermite 153 

milieux bien différents de celui où ils étaient nés, 
les contes orientaux ont subi naturellement cer- 
taines transformations, qui les ont quelquefois amé- 
liorés et gâtés beaucoup plus souvent; mais elles 
ne sont pas assez grandes pour que la critique, en 
rapprochant avec art toutes les variantes qu’elle 
recueille, n’arrive presque toujours à ramener les 
formes occidentales à leur origine asiatique et ne 
puisse suivre les étapes de ces récits voyageurs à 
travers les siècles et les nations. 

C’est le poète anglais Parnell que Fréron accu- 
sait Voltaire d’avoir copié, et il avait raison : 
Parnell avait publié V Ermite , son chef-d’œuvre et 
l’un des meilleurs produits de l’ancienne poésie 
anglaise, peu d’années avant le séjour de Voltaire 
en Grande-Bretagne, et certains traits ne permettent 
pas de douter que la narration de l’écrivain fran- 
çais ne remonte directement au poème anglais. Au 
reste, en intercalant ce conte dans son roman, 
auquel il s’ajustait si bien, Voltaire n’a fait qu’user 
d’un droit évident, et prendre, c’est le cas de le dire, 
son bien où il le trouvait. Fréron s’imaginait que 
Parnell avait inventé l'Ermite; il eût été bien sur- 
pris d’apprendre que l’histoire merveilleuse de l’ana- 
chorète et de son guide avait été racontée, tant elle 
frappait depuis longtemps les esprits philosophi- 
ques ou religieux les plus divers : en anglais, par le 
moraliste Sir Pcrcy Herbert et le théologien plato- 


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154 


l’ange et l’ermite 


nicien Henry More ; en français, par la visionnaire 
Antoinette Bourignon; et en allemand, longtemps 
auparavant, par Luther lui-mème. 

Tous l’avaient puisée, plus ou moins directement, 
dans des écrits du moyen âge, où elle figure sous 
des formes très différentes. Les principales sont 
celles qu’on lit dans les sermons de l’archevêque 
de Tyr Jacques de Yitri (mort en 1240), dans la 
Scala Celi du dominicain Jean le Jeune, qui écri- 
vait au commencement du xrv e siècle, dans la grande 
compilation connue sous le nom d' Histoire des Ro- 
mains ( Gesta Romanorum), rédigée sans doute en 
Angleterre vers la fin du xm® siècle, et enfin dans 
un conte français en vers, qu’on peut attribuer au 
règne de saint Louis. Ce conte, publié en 1823 
par Méon, se trouve dans divers manuscrits où il 
est adjoint à un grand recueil de légendes pieuses 
qui porte le titre général de Vie des Pères ; mais 
l’ouvrage primitivement composé sous ce nom ne 
comprend en réalité que quarante-deux récits, dont 
le nôtre ne fait pas partie; les manuscrits qui le 
contiennent ont ajouté à ce fonds primitif, en plus 
ou moins grand nombre, des contes du même genre, 
mais d’autre provenance. Le style du conte qui 
nous occupe, intitulé dans les manuscrits : De Ver- 
mite qui s'acompaigna a lange , n’est pas d’ailleurs 
celui de la Vie des Pères ; il lui est fort supérieur, 
et l’on peut dire que, par le bonheur de l’expression 


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l’ange et l’ermite 


155 

autant que par l’agrément des détails et l’habile 
composition, ce conte occupe un des meilleurs rangs 
dans la poésie narrative du xm e siècle. En voici 
une traduction libre, où quelques traits ont été légè- 
rement modifiés, et où un épisode, qui figure dans 
d’autres versions et qui manque accidentellement 
dans celle-ci, a été ajouté pour qu’on eût sous les 
yeux la forme la plus complète du récit tel que l’a 
connu le moyen âge. 

Il y avait en Égypte un ermite qui, dès sa tendre 
jeunesse, s’était retiré dans la solitude; il y avait 
passé toute sa vie dans le jeûne, les larmes et les 
prières. Il ne connaissait pas le monde ; mais le peu 
que ses souvenirs lui en retraçaient le remplissait 
d’étonnement. « On voit, disait-il, Dieu combler de 
ses dons ceux qui le servent le moins, ne rien ac- 
corder à ceux qui l’invoquent avec le plus d’ardeur. 
La fortune des hommes n’a rien de stable : elle 
change comme les saisons de l’année, mais sans 
qu’on puisse deviner ni la cause ni l’époque des 
changements. Dieu, sans doute, ne fait rien sans 
raison; mais qui pourrait m’expliquer celle de ses 
jugements mystérieux? Je veux aller dans le siècle 
et voir si je n’y trouverai pas un homme qui sache 
m’en rendre compte ; car cette pensée me tourmente 
si fort que je ne puis la supporter seul. » Bien qu’il 
ne connût pas le pays, il prit son bâton et se mit 
en route, allant droit devant lui. Au bout d’un cer- 


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m 


l’ange et l’ermite 


tain temps il trouva un chemin qu’il suivit ; il y 
avait fait quelques pas, quand il entendit marcher 
derrière lui. Il se retourna, et vit un jeune homme 
qui arrivait rapidement. Il était beau et bien fait; 
son apparence était celle d’un sergent de quelque 
grand seigneur ; il était en habit de voyage et tenait 
un javelot à la main. Arrivé devant le vieillard, il 
le salua, et celui-ci, l’arrêtant, lui dit : « A qui es- 
tu, frère? — Je suis à Dieu, répondit le jeune 
homme. — Tu as là un bon seigneur. Et où vas- tu? 
— J’ai dans ce pays des amis que je vais visiter. — 
Si je pouvais t’accompagner, j’en serais fort aise, 
car cette terre m’est tout à fait étrangère. — Bien 
volontiers, mon père : je vous conduirai en sûreté. » 
Iis continuèrent leur route, le jeune homme en 
avant, l’ermite un peu après, disant ses prières... 

Ils marchèrent ainsi jusqu’à la nuit, et furent 
reçus chez un ermite, qui les accommoda de son 
mieux, et leur fit part de tout ce qu’il avait. Après 
le souper, pendant qu’ils se livraient à la prière, 
leur hôte s’occupa quelque temps à essuyer et polir 
un hanap dans lequel il leur avait servi à boire et 
auquel il paraissait tenir beaucoup. Le jeune homme 
remarqua l’endroit où il le serrait, et, pendant que 
l’hôte regardait ailleurs, il s’en empara. Au point du 
jour ils partirent, et quand iis furent en chemin, il 
montra le hanap à son compagnon. Celui-ci fut saisi 
de douleur à cette vue : « Qu’as-tu fait là? s’écria- 


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l’ange et l’ermite 


157 


t-il ; reporte-le vite. — Taisez- vous, mon père, dit 
le jeune homme, et apprenez à ne vous étonner de 
rien de ce que vous me verrez faire. » Il parlait avec 
tant d’autorité que l’ermite n’osa répliquer, et le 
suivit en baissant la tête. 

Le soir, ils arrivèrent dans une ville; ils deman- 
dèrent l’hospitalité en maint endroit, mais ne la 
trouvèrent nulle part, car ils n’avaient pas d’argent, 
et l’on voit encore aujourd’hui trop souvent qu’on 
aime plus l’argent que Dieu. Il avait plu tout le 
jour; les deux voyageurs, las et mouillés, frappè- 
rent à une grande maison, et appelèrent le maître; 
mais ils eurent beau prier, il refusa de les recevoir. 
« Résignons-nous, dit l’ermite; voici un auvent qui 
nous garantira au moins de la pluie. — Non, dit le 
jeune homme : on nous recevra. » Ils frappèrent, 
crièrent et implorèrent si longtemps que, de guerre 
lasse, on leur ouvrit. La chambrière leur montra 
un peu de paille sous un degré. « Vous pouvez rester 
là jusqu’au matin », dit-elle. Ils étaient sans feu et 
sans lumière, et ils n’avaient mangé ni bu de la 
journée. Le maître de la maison, riche usurier, 
vivait assez largement, mais n’aurait pas donné un 
denier pour Dieu. Ce soir-là il laissa un peu de pois 
à son souper; la chambrière leur porta ce reste, et 
ce fut tout leur repas. Quand le jour parut : « Al- 
lons-nous-en, dit l’ermite. — Il faut d’abord remer- 
cier notre hôte », dit le jeune homme, fit montant 


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158 l'ange et l’ermite 

à la chambre du bourgeois : « Nous venons, dit-il, 
prendre congé de vous; en échange de votre hos- 
pitalité, veuillez accepter ceci. » Et il lui tendit le 
beau hanàp qu'il avait dérobé à l’hôte de la veille. 
Le bourgeois le prit, fort joyeux, et les voyageurs 
s’en allèrent. « Est-ce pour te moquer de moi, dit 
l'ermite quand ils furent dans la campagne, que tu 
agis d’une façon aussi extravagante ? Tu enlèves son 
hanap à l’excellent homme d'hier pour le donner à 
cet usurier qui nous a si mal traités I — Vous en 
verrez bien d’autres, mon père, dit Je jeune homme. 
Vous ne connaissez pas le monde, vous ne savez ce 
qui est mal et ce qui est bien. » 

Comme ils poursuivaient leur route, ils arrivè- 
rent sur un pont où un vieillard se tenait, implo- 
rant la charité de ceux qui passaient. « Nous devons 
trouver plus loin un carrefour, lui dit le jeune 
homme en s’arrêtant devant lui. Des chemins qui 
s’y croisent, lequel nous faut-il prendre pour arriver 
à la ville où nous allons? — Celui de droite », ré- 
pondit le mendiant. Et il se tourna de ce côté pour 
l’indiquer. A ce moment le jeune homme, qui se 
trouvait derrière lui, le poussa fortement par les 
épaules, et du haut du pont, qui n’avait pas de 
garde-fou, le précipita dans la rivière, fort rapide 
en cet endroit. Il le regarda se noyer d’un air satis- 
fait, puis rejoignit l’ermite, qui, muet de terreur, et 
craignant pour lui-même un sort pareil à celui du 


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l’ange et l’ebmitb 159 

mendiant, le suivit toute la journée sans mot 
dire. 

La ville où ils arrivèrent le soir était riche et 
prospère. Le jeune homme, qui connaissait les êtres, 
alla droit à un hôtel où il savait qu’ils seraient bien 
reçus. On leur fît en effet bon accueil, car le bour- 
geois et sa femme étaient larges et hospitaliers. Ils 
n’étaient plus jeunes, et n’avaient d’autre enfant 
qu’un fils né sur le tard, encore en bas âge, et qu’ils 
aimaient uniquement. Son berceau était dans la 
chambre même où les voyageurs furent menés 
après souper. Pendant la nuit, l’enfant cria et les 
réveilla. L’ermite vit son compagnon se lever, s’ap- 
procher du berceau, étrangler l’enfant, puis rentrer 
dans son lit et se rendormir. Pour lui, rempli d’hor- 
reur, il ne put clore les paupières. Mais, dès que le 
jour parut, le jeune homme lui dit : « Hâtez- vous. 
Je connais une porte dérobée par laquelle nous 
nous enfuirons avant qu’on se soit aperçu de la 
mort de cet enfant ». L’ermite le suivit, et il l’ac- 
compagna encore ce jour-là , n’osant le quitter, 
mais convaincu qu’il était dans la compagnie d’un 
démon. 

Ce fut dans une abbaye qu’ils demandèrent asile 
le quatrième jour. Les moines leur donnèrent bon 
souper et bon gîte, car ils étaient riches de rentes 
et de terres, et les bâtiments qu’ils habitaient 
étaient , vastes et magnifiques. Le matin venu, les 


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460 


l'ange et l’ermite 


voyageurs se vêtirent et se chaussèrent; comme ils 
allaient quitter leur chambre, le jeune homme 
alluma la paille de son lit; la paille était épaisse, 
la chambre petite, et le feu l’eut bientôt en- 
vahie. « Partons vite, mon père, dit-il à l’ermite : 
l'abbaye va brûler. » L’ermite épouvanté courut 
sur ses pas. Quand ils furent au haut d'un 
tertre qui dominait le pays, le jeune homme s'ar- 
rêta, « Voyez, dit-il en se retournant, comme cette 
abbaye brûle bien, et quel feu clair elle jette! » 
L’ermite se frappait la poitrine et s’arrachait la 
barbe : « Hélas! criait-il, pourquoi suis-je né? 
pourquoi ai-je vécu jusqu’ici? pourquoi ai-je quitté 
ma retraite? pourquoi ai-je suivi ce fatal compa- 
gnon? Me voilà son complice, me voilà assassin, 
incendiaire! J’ai perdu ma vie et mon âme, ce 
monde et l’autre! Le diable m’a séduit et m’a perdu. 
Hélas! hélas! » 

Comme il se désespérait ainsi, le jeune homme 
lui toucha l’épaule et lui dit : « Vous vous trompez, 
mon père, je ne suis pas ce que vous pensez, et 
tout ce que j’ai fait a sa raison. Écoutez-moi. Je 
sais ce qui vous a fait quitter votre ermitage : vous 
ne pouviez comprendre les jugements mystérieux 
de Dieu; vous avez voulu aller dans le monde et 
chercher un homme sage qui pût vous en expli- 
quer le secret. C’était une tentation de l’ennemi, et 
eHe vous aurait perdu, si Dieu, à cause de votre 


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l’ange et l’ermite 4G1 

longue pénitence, n’avait eu pitié de vous, et ne 
vous avait envoyé un ange pour vous éclairer. Je' 
suis cet ange ; je t’ai montré ce que tu voulais savoir, 
ce que tu allais chercher dans le monde ; mais tu 
ne l’as pas compris; je vais te l’expliquer. 

« Tu as murmuré en me voyant enlever à l’ermite 
qui nous reçut le premier jour le hanap qu’il aimait 
tant. Ce hanap aurait causé sa perte. C’était le seul 
bien qu’il eût, et il l’aimait pour tous ceux qu’il 
n’avait pas. Tu l’as vu, à l’heure de l’oraison, 
s'occuper à l’essuyer et à le polir au lieu de songer 
à Dieu. Or Dieu veut qu’on n’aime que lui, surtout 
d’un ermite ou d’un religieux, qui a renoncé au 
monde. L’ermite avait mis son cœur dans le hanap; 
aussi Dieu a-t-il voulu qu’il le perdît pour être tout 
au ciel. — J’ai donné ce hanap à l’usurier qui nous 
a reçus si mal et de si mauvaise grâce, parce que 
son aumône, si maigre qu’elle fût, devait avoir sa 
rétribution. Au jour du jugement, se voyant damné, 
il aurait pu dire : Dieu est-il juste? j’ai hébergé ses 
pauvres, et je n’en suis pas récompensé. Or l’au- 
mône d’un usurier ne vaut rien devant Dieu ; il ne 
peut être sauvé s’il ne restitue ce qu’il a gagné. S’il 
fait quelque œuvre de miséricorde avec son bien 
mai acquis, s’il loge et nourrit un pauvre, Dieu le 
lui rend de la main à la main, c’est-à-dire en cette 
vie; il n’aura rien à réclamer plus tard. — Le men- 
diant que j’ai noyé avait bien vécu jusque-là, et il 

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162 l’ange et l'ermite 

ne songeait pas à mal. Mais s’il avait continué sa 
route, il aurait rencontré ce jour même une tenta- 
tion à laquelle il n’aurait pas résisté et il aurait 
commis un crime qui aurait perdu son âme. En le 
faisant périr avant, je l’ai sauvé, et maintenant il 
remercie Dieu dans le ciel. — Quant à l’enfant, sache 
que son père et sa mère, depuis vingt ans qu’ils sont 
ensemble, ont donné l'exemple de toutes les vertus* 
Ils faisaient aux pauvres une si large part de leur 
bien, qu’il leur en restait fort peu pour eux-mêmes. 
Ils désiraient ardemment avoir un enfant qui fût 
leur héritier et qu’ils élevassent dans la crainte du 
Seigneur. Dieu l’accorda à leurs prières; mais la 
venue de cet enfant changea insensiblement leur 
cœur. Bien que leur charité ne fût pas morte, elle 
s’attiédissait chaque jour ; ils craignaient, en don- 
nant aux pauvres, de diminuer l’héritage de leur 
fils. Le père ne songeait plus qu’à gagner ; il allait 
devenir usurier pour accroître le patrimoine de cet 
enfant. Ce penser lui était déjà entré au cœur, et il 
était près de perdre tout le profit de sa longue piété 
et de préparer en même temps la ruine de l’âme de 
son fils. L’enfant, qui était encore innocent, est 
maintenant sauvé, et ses parents, ne l’ayant plus, 
rendront leur cœur à Dieu et reprendront leurs 
bonnes œuvres. Dieu leur a fait à tous trois une 
grande grâce. — Quand l’abbaye où nous avons 
dormi fut fondée, les moines n’avaient ni rentes ni 


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l’ange et l’ermite 163 

terres, et ne s’en souciaient pas, confiants en la 
bonté de Dieu : Dieu était leur unique fournisseur. 
Ils étaient alors de sainte vie; rien, du matin au 
soir, ne les troublait dans leurs oraisons. Mais les 
aumônes que leur attira leur réputation de sainteté 
les corrompirent peu à peu; ils s’embarrassèrent de 
mijle affaires; ils ne cherchèrent plus que le moyen 
d’augmenter leur richesse; ils oublièrent leur règle; 
ils dédaignèrent les pauvres ; ils devenaient même 
déloyaux et injustes. Chacun d’eux voulait être 
dignitaire, abbé, prévôt ou cellerier; l’envie et la 
convoitise les dévoraient; dans leur réfectoire, dans 
leurs salles, on ne voyait que faste, on n’entendait 
que vanité. Dieu a voulu qu’ils perdissent toutes ces 
richesses et devinssent pauvres comme devant. 
Jamais de riche moine on ne dira bonne chanson; 
le vrai religieux doit être indigent; c’est dans les 
pauvres maisons que Dieu habite. Maintenant ils ne 
seront plus distraits de la prière ; ils ne convoite- 
ront plus des dignités qui ne rapporteront rien ; ils 
rebâtiront une abbaye moins belle, mais conve- 
nable : les pauvres ouvriers qui en ont besoin y 
gagneront les deniers qui ne font que nuire aux 
moines. Voilà pourquoi j’ai allumé ce feu que nous 
regardons. — Maintenant je m’en vais. Songe à la 
leçon que Dieu t’a donnée. Retourne dans ta 
retraite, et fais pénitence. » 

En disant ces mots, le jeune homme changea 


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lOi LANGE ET L'ERMITE 

d’aspect et devint un ange lumineux. Il remonta au 
ciel en chantant : Gloria in excelsis Deo! L’ermite 
n’aurait plus voulu le quitter; il lui semblait ne 
l’avoir pas entendu assez. Il s’étendit en croix à 
t 4 erre et rendit grâce à Dieu de la grande bonté qu’il 
lui avait faite. Il retourna à l’ermitage qu’il avait 
follement abandonné et y passa toute sa vie. A sa 
mort, Dieu reçut son âme et la couronna en pa- 
radis. Puissions-nous avoir en ce monde tel désir de 
bien faire que nous ayons dans l’autre cette pleine 
clarté par laquelle nous connaîtrons l’homme et 
Dieu! 

La ressemblance des épisodes de ce conte avec 
ceux qui composent le chapitre XX de Zadig est 
frappante. La coupe enlevée à l’un et donnée à 
l’autre, l’homme jeté dans la rivière, l’incendie, se 
retrouvent dans les deux textes. Parnell, qu’a suivi 
Voltaire, faisait seulement du noyé le serviteur de 
l’un des hôtes, d’accord en cela avec plusieurs ver- 
sions anciennes ; il avait conservé le trait du petit 
enfant étranglé dans son berceau : Voltaire a fondu 
ces deux épisodes en un seul, en remplaçant le ser- 
viteur que l’ange noie par le neveu d’une veuve, qui 
a fort bien reçu les voyageurs ; il s’est rencontré en 
cela, sans doute fortuitement, avec d’autres formes 
latines du récit, où celui qu’on noie est le fils de 
l’hôte : on en avait fait soit un serviteur, soit un 
pauvre étranger, pour éviter la répétition de deux 


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l'ange et l’ermite 


165 


événements trop semblables (fils noyé, enfant 
étranglé) ; on est allé plus loin encore en réduisant 
à un seul, comme Voltaire, les deux meurtres 
commis par le voyageur providentiel. L’incendie se 
trouve dans notre conte français, dans le récit latin 
de Jean le Jeune et dans Voltaire; il manque dans 
Parnell, et l’on peut se demander si l’auteur de Zadxg 
s’est encore ici rencontré par hasard avec deux 
textes du moyen âge, ou s’il a puisé à d’autres 
sources que le poème anglais. Nous verrons la 
même question se poser tout à l’heure, et dans des 
conditions plus curieuses, pour le même épisode. 

Toutes les versions du moyen âge paraissent 
avoir leur source plus ou moins directe dans un 
texte plus ancien, qui nous présente l’histoire sous 
une forme plus brève et plus simple, et, ce qui est 
fort important, plus intimement liée au cycle 
immense des pieux récits qui concernent la vie éré- 
mitique des Pères du Désert. D’abord écrits en 
grec, peut-être aussi en copte ou dans d’autres lan- 
gues orientales, ces récits furent traduits en latin à 
des époques diverses, mais en général, à ce qu’il 
semble, antérieurement au vin® siècle. Les originaux 
grecs ou autres sont en grande partie perdus; les 
manuscrits lalins des Vitae Patrum , qui diffèrent 
beaucoup entre eux, n’ont pas encore été soumis à 
une étude comparative et critique ; en sorte qu’il est 
très difficile de savoir à quelle époque remontent 


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166 


l’ange et l’ermite 


et quand ont été mises en latin les histoires qu’ils 
contiennent et que souvent tels ou tels d’entre eux 
contiennent seuls. C’est le cas précisément pour la 
nôtre. Elle est absente du plus grand nombre des 
manuscrits et des éditions, et notamment de celle 
du savant jésuite Rosweide (1615), la seule dont on 
se serve depuis qu’elle a paru. C’est M. Victor Le 
Clerc qui l’a signalée dans une édition du xvi° siècle 
et dans un manuscrit du xiv®, conservé à la Biblio- 
thèque Mazarinc, et d’après lequel M. E. du Méril 
l’a publiée. Voici la traduction légèrement abrégée 
de ce récit, où l’on remarque qu’il n’y a que trois 
épisodes, étroitement liés l’un à l’autre, que la 
scène est toujours dans le désert d’Égypte, et que les 
personnages appartiennent uniquement au monde 
des anachorètes. 

Il y avait en Égypte un solitaire qui demandait à 
Dieu de lui montrer ses jugements. Un jour un ange 
de Dieu, sous l’apparence d’un vieillard, lui apparut 
et lui dit : « Viens, parcourons ce désert; allons 
chez les saints pères qui l’habitent et obtenons leur 
bénédiction. » Ils partirent, et, après beaucoup de 
fatigue, ils arrivèrent à une grotte, où ils trouvèrent 
un saint homme qui les reçut fort bien, leur lava 
les pieds et leur offrit ce qu’il avait. Au matin, 
quand ils le quittèrent, l’ange prit en cachette le 
plat dans lequel il leur avait servi à manger. 
L’ermite se disait : « Quelle idée a-t-il eue d’enlever 


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l’ange et l’ermite 


167 


son plat à ce saint homme, qui nous a reçus en si 
grande charité? » — Or leur hôte envoya après eux 
son fils, qui les rejoignit, et leur dit : « Rendez le 
plat que vous avez pris. » L’ange lui dit : « C’est 
mon compagnon, qui me précède, qui Ta : va le lui 
demander. » Et comme le jeune homme passait 
devant, il le poussa dans le précipice qui longeait 
la route, où il périt. L’ermite, voyant cela, fut rem- 
pli de terreur et dit : « Malheur à moi! qu’avons- 
nous fait à notre excellent hôte? Après l’avoir volé, 
nous tuons son fils! » — Ils marchèrent encore, et 
ils arrivèrent à une petite maison où vivait un abbé 
avec deux disciples. Ils frappèrent, mais l’abbé leur 
fit dire : « Retirez-vous; je n’ai pas de place à vous 
donner. » Ils le supplièrent de les laisser passer la 
nuit sous son toit, car ils étaient très las, mais il 
refusa encore. Ils insistèrent : « Les bêtes féroces, 
dirent-ils, vont nous dévorer, si tu ne nous ac- 
cueilles. » Enfin l’abbé, impatienté, dit à un de ses 
disciples : « Mène-les à l’étable. » Arrivés là, ils 
demandèrent de la lumière, pour voir où ils pou- 
vaient se coucher; elle leur fut refusée. Ils deman- 
dèrent à se restaurer : un des disciples leur apporta 
un peu de pain et d’eau, en leur disant : « C’est sur 
ma portion que je vous le donne; faites que mon 
maître n’en sache rien. » Ils restèrent toute la 
nuit ainsi, étendus sur la dure. Le matin venu, 
l’ange dit à un des disciples : « Prie ton maître de 


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l'ange et l’ermite 


nous accorder audience : nous avons quelque chose 
à lui donner. » L’abbé étant venu, l’ange lui offrit le 
plat qu’il avait enlevé au saint homme. — Ils re- 
prirent leur route. L’ermite, ne sachant pas que ce 
vieillard fût un ange, lut dit avec indignation : 
« Éloigne-toi de moi : je ne veux plus de ta compa- 
gnie. Tu enlèves son bien à cet homme qui nous a 
si bien reçus, tu fais périr son fils, et ce que tu lui 
as pris, tu le donnes à un homme qui ne craint pas 
Dieu et qui n’a compassion de personne! » L’ange 
lui répondit : « N’as-tu pas demandé à Dieu de te 
faire voir ses jugements? J’ai été envoyé pour te les 
montrer. Le plat que j’ai enlevé au saint homme 
n’avait pas une bonne origine, et il ne convenait pas 
qu’un homme si bon et si pieux eût chez lui quelque 
chose de mal acquis; ce qui était mauvais a été 
donné au mauvais, pour compléter sa perte. Quant 
au fils, si je ne l’avais pas tué, il aurait assassiné 
son père la nuit suivante. » Alors l’ermite, connais- 
sant que c’était un ange qui lui parlait, tomba la 
face contre terre à ses pieds. L’ange disparut, et 
l’ermite comprit que les jugements de Dieu sont 
justes. 

Telle est la source la plus reculée où nous pou- 
vons faire remonter toutes les versions occidentales 
de notre récit. Mais les versions orientales en sont 
indépendantes. La plus ancienne comme forme et la 
plus connue est celle que Mahomet a insérée dans 


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l’ange et i/ermite 169 

le Koran (XYIII, 64-81). La voici, sous la forme 
bizarre, fragmentaire et énigmatique que le pro- 
phète a souvent donnée aux récits qu’il met dans la 
bouche de Dieu lui-même : 

Moïse rencontra un de nos serviteurs, favorisé 
de la grâce et éclairé de la science. « Puis-je te 
suivre, lui dit Moïse, afin que tu m’enseignes une 
portion de ce qu’on t’a enseigné à toi-même? » 
L’inconnu répondit : « Tu n’auras pas assez de 
patience pour rester longtemps avec moi, car tu ne 
pourras supporter des choses dont tu ne compren- 
dras pas le sens. — S’il plaît à Dieu, dit Moïse, tu 
me trouveras persévérant, et je ne désobéirai point 
à tes ordres. — Eh bienl dit l’inconnu, suis-moi; 
mais ne me fais de questions sur quoi que ce soit, 
si je ne t’en ai parlé le premier. » Ils se mirent 
donc en route tous deux et Us montèrent dans un 
bateau; quand ils le quittèrent, l’inconnu le mit 
hors de service. « Tu viens de faire là une action 
étrange, dit Moïse ; as-tu brisé ce bateau pour 
noyer ceux qui sont dedans? — Ne t’ai-je pas dit 
que tu n’aurais pas assez de patience pour rester 
avec moi? — Ne m’impose pas, dit Moïse, des 
obligations trop difficiles, et pardonne-moi d’avoir 
oublié tes ordres. » — Ils partirent, et bientôt 
rencontrèrent un jeune homme. L’inconnu le tua. 
« Gomment! dit Moïse, tu viens de tuer un inno- 
cent! Quelle action détestable! — Ne t’ai-je pas dit 


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170 


l’ange et l’ermite 


que tu n’aurais pas assez de patience pour rester 
avec moi? — Excuse-moi cette fois. Si je te fais 
encore une seule question, tu ne me permettras 
plus de t’accompagner. » — Ils marchèrent jus- 
qu’aux portes d’une ville. Ils demandèrent l’hospi- 
talité aux habitants, mais ceux-ci refusèrent de les 
recevoir. Gomme un mur menaçait ruine, l’inconnu 
le releva : « Tu aurais dû, dit Moïse, demander à 
ces gens une récompense. — Nous allons nous sé- 
parer, dit l’inconnu : tu n’as pas eu la patience qu’il 
fallait. Je vais t’expliquer les choses qui t’ont étonné. 
Le bateau appartient à de pauvres pêcheurs; je l’ai 
mis hors de service, parce que derrière nous arri- 
vait un roi qui s’empare de tous les navires en bon 
état. Quant au jeune homme, ses parents étaient 
croyants ; mais, s’il avait vécu, il les aurait infectés 
de sa perversité et de son incrédulité; Dieu leur 
donnera en échange un fils vertueux et digne d’affec- 
tion. Le mur est l’héritage de deux orphelins, dont 
le père était un homme pieux : sous ce mur est un 
trésor, et Dieu veut que leur âge de raison arrive 
avant que ce trésor soit trouvé. Je n’ai fait aucune 
de ces actions de mon propre chef, et voilà l’expli- 
cation que tu n’as pas eu la patience d’attendre. » 
L’épisode des Vitae Patrum et les versets du 
Koran paraissent bien avoir une source commune. 
Entre les deux récits, les ressemblances sont frap- 
pantes. Ici comme là, nous avons deux voyageurs, 


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l’ange et l’ermite 


171 


dont l’un est inspiré surnaturellement et commet 
des actions en apparence déraisonnables ou mau- 
vaises, qui indignent l’autre jusqu’à ce qu’il en ait 
l’explication. Ces actions, ici comme là, sont au 
nombre de trois : celle du milieu est le meurtre 
d’un jeune homme innocent; la première et la troi- 
sième diffèrent dans leur forme, mais sont pareilles 
au fond : dans les deux récits, le personnage sur- 
naturel récompense un bienfait par un dommage 
(car il est clair que les maîtres du bateau y avaient 
bénévolement accueilli les voyageurs), et paye un 
mauvais accueil par un service (ou un présent). Il 
n’est donc pas douteux qu’il n’y ait entre les deux 
légendes, sinon identité, au moins parenté proche. 
D’autre part, qu’elles proviennent l’ùne de l’autre, 
il n’y a pas d’apparence. Les récits arabes, sauf 
ceux qui sont venus par l’Espagne, n’ont guère 
passé en Europe qu’à l’époque des Croisades et 
surtout au xm° siècle, et le chapitre des Vitae Patrum 
est sans doute fort antérieur à cette date; quant à 
supposer que Mahomet aurait connu et appliqué à 
Moïse la légende chrétienne, il suffit, pour démon- 
trer l’invraisemblance de cette hypothèse, de remar- 
quer que le récit arabe porte toutes les marques 
d’une antiquité plus reculée que la légende des 
Vitae Patrum , la coupe volée et donnée paraissant 
un affaiblissement évident des deux épisodes du 
bateau endommagé et du mur soutenu. 


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172 l’ange et l’ermite 

Le nom de Moïse nous renvoie à une source 
juive : on sait de reste que tout ce qui concerne 
dans le Koran les personnages de l’Ancien Testa- 
ment a été emprunté par Mahomet aux traditions 
des Juifs d’Arabie, et c’est certainement une de ces 
traditions qu’il faut reconnaître dans la belle his- 
toire de Moïse et de son divin guide. Elle répond 
merveilleusement à la préoccupation constante et 
passionnée d’Israël : comment concilier la justice 
de Dieu avec la façon dont les choses se passent 
dans le monde? Dieu a dit : Je récompenserai le 
juste, je punirai l’impie; et cependant nous voyons 
chaque jour l’impie vivre heureux et prospère, le 
juste souffrir tous les malheurs. Ce problème poi- 
gnant, la pensée juive a essayé de le résoudre de 
bien des manières. La plus ordinaire et la nlus 
commode est de le supprimer, d’affirmer impertur- 
bablement la prospérité des bons, le malheur des 
méchants. Mais l’évidence est trop contraire à une 
pareille thèse : plus d’un parmi les Juifs l’avait 
reconnu, et cherchait vainement une explication 
qui satisfît le besoin de justice de son cœur. « Il y 
a des justes, dit l’Ecclésiaste, auxquels il arrive 
des malheurs comme s’ils faisaient les œuvres des 
impies, et il y a des impies qui sont aussi tran- 
quilles que s’ils vivaient en justes... J’ai vu les 
larmes des innocents couler sans que personne les 
consolât; je les ai vus, privés de tout secours, 


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173 


l’ange et l’ermite 
impuissants à résister à la violence... Et j’ai com- 
pris que l’homme ne peut nullement trouver la 
raison des œuvres de Dieu qui se font sous le soleil ; 
plus il aura peiné à la chercher, moins il la trou- 
vera. » Mais cette renonciation ne convenait pas à 
tout le monde. Beaucoup prétendaient que les justes 
qui souffraient avaient commis des péchés qu’on ne 
connaissait pas, dont ils ne se souvenaient peut- 
être plus eux-mêmes, et pour lesquels ils étaient 
punis. C’est le système des amis de Job, auxquels il 
répond avec une si ardente éloquence, en procla- 
mant devant Dieu et les hommes qu’il n’a pas 
mérité le malheur qui le frappe. L'auteur du livre 
de Job fait, comme on le sait, apparaître Dieu lui- 
même, non pour résoudre l'insoluble question, mais 
pour écraser, par le déploiement magnifique de la 
toute-puissance divine, le faible esprit de l’homme 
qui se permet de murmurer contre elle. Le dénoue 
ment du livre semble indiquer que, dans l’esprit de 
l’auteur, les malheurs des justes ne peuvent être 
qu’une épreuve passagère, que Dieu compensera en 
doublant les bénédictions qu’il leur accorde. C’est 
aussi la morale du livre de Tobie, écrit, comme 
l’auteur le fait entendre lui-même, à l’imitation du 
livre de Job, et où l’on voit, comme dans notre 
conte, un ange accompagner un voyageur et pré^ 
parer l’accomplissement merveilleux des desseins 
du Tout-Puissant. 


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174 l’ange et l’ermite 

C’est évidemment du même cercle d’idées, du 
même milieu qu’est sortie la parabole musulmane 
et chrétienne, et ces considérations suffiraient à lui 
assigner une origine hébraïque; mais nous pouvons 
heureusement indiquer, sinon la source même où a 
puisé Mahomet, du moins un récit juif étroitement 
apparenté à celui du Koran. On trouve dans diffé- 
rents textes rabbiniques l’histoire suivante, dont 
je dois à l’obligeance de mon savant confrère, 
M. Joseph Derenbourg, de pouvoir donner une tra- 
duction approximative : 

Rabbi Josué ben Lévi désirait ardemment voir le 
prophète Élie, qui parcourt incessamment la terre, 
et savoir ce qu’il fait dans ses voyages. Son 
vœu fut exaucé : il rencontra le prophète et lui 
demanda de l’accompagner. « Je te le permets, dit 
celui-ci; mais tu ne resteras pas longtemps avec 
moi, parce que tu verras des choses que tu ne 
pourras supporter. » Ils se mirent en route et 
furent reçus à la fin du premier jour chez des gens 
très pauvres, qui n’avaient pour tout bien qu’une 
vache, mais qui les hébergèrent aussi bien qu’ils le 
purent et leur firent beaucoup d’honneur. Dans la 
nuit, Élie se releva et tua la vache. — Le lende- 
main, ils demandèrent asile à un riche qui ne les 
regarda même pas, ne leur donna ni à boire ni à 
manger, et leur accorda à peine un gîte. Ce riche 
faisait travailler aux fondations d’une maison qu’il 


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l’ange et l’ermite 175 

construisait. Au milieu de la nuit, Élie se leva, 
: entoura d’une corde le terrain en construction, et 
sous ses mains un palais magnifique sortit de 
terre. — Le jour d’après, ils arrivèrent dans une 
grande ville, dont les habitants les reçurent fort 
mal. « Je souhaite que tous vos fils deviennent 
chefs », leur dit Élie en les quittant. — Dans la 
ville qu’ils atteignirent le lendemain, ils trouvèrent 
des citoyens honnêtes et bons, qui les accueillirent 
aussi bien que possible. Le prophète, en prenant 
congé d’eux le matin, leur dit : « Je souhaite que, 
4e tous vos fils, un seul arrive à être chef ». — 
Rabbi Josué, qui murmurait depuis longtemps, ne 
put se contenir : « Est-ce bien Élie, l’envoyé de 
Dieu, que j’accompagne? s’écria-t-il. Il égorge la 
vache de pauvres gens pleins de charité; il con- 
struit un palais pour un riche inhospitalier; il 
souhaite la plus haute fortune aux habitants d’une 
ville qui nous accueille avec dureté, le malheur à 
celle où nous sommes bien reçus! — Je t’avais 
dit, répondit le prophète, que tu ne pourrais long- 
temps rester avec moi. Je te quitte; mais je vais 
d’abord t’expliquer ces actions qui te surprennent 
et qui me sont commandées par Dieu. Le pauvre 
homme du premier jour aime sa femme par-dessus 
tout : elle devait périr cette nuit même, et je la lui 
ai conservée en prenant en échange la vie de sa 
vache. En creusant ses fondations, le riche aurait 


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176 


l’ange et l’ermite 


mis au jour un immense trésor : j’ai élevé ce palais 
qui s’écroulera un de ces malins et qui l’empêchera 
de trouver des richesses dont il aurait fait un mau- 
vais emploi. J’ai souhaité à ces mauvaises gens 
d’ètre tous chefs parce que, dans une cité où il y a 
beaucoup de chefs, rien ne va bien; j’ai souhaité un 
seul chef aux autres parce qu’il n’y a d’ordre et de 
bon gouvernement qu’avec un seul chef. » Il dispa- 
rut alors, et Rabbi Josué comprit son œuvre et les 
mystérieux jugements de Dieu. 

Rabbi Josué ben Lévi, qui est le héros d’un grand 
nombre de légendes rabbiniques, vivait en Pales- 
' tine au m° siècle de notre ère. Est-ce à lui qu’était 
originairement attribuée l’aventure? On peut en 
douter. Il semble bien, en tout cas, que ce ne fût 
pas non plus à Moïse, car le rôle assigné à Élie con- 
vient tout à fait à l’idée que se fait de lui la tradi- 
tion juive, et doit par conséquent être primitif : or 
Élie, qui est censé parcourir la terre jusqu’à la fin 
des siècles, n’avait pas commencé son voyage 
éternel au temps de Moïse. C’est sans doute à cause 
de cela que Mahomet a supprimé son nom : les 
commentateurs du Koran mettent à sa place Khidhr, 
personnage assez fantastique, qui a pris chez les 
musulmans beaucoup des attributions légendaires 
d’Élie, et qui est comme lui, moins la faule, une 
sorte de Juif errant anticipé. Le personnage inconnu 
qui sans doute, dans la forme la plus ancienne du 


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l’ange ET L’ERMITE 177 

récit, accompagnait Élie pendant quelques jours, a 
été remplacé dans une version par la figure popu- 
laire de Rabbi Josué ben Lévi, dans l'autre par 
Moïse lui-même. Ce qui a pu amener cette dernière 
substitution, c’est qu’une autre légende, bien pro- 
bablement juive, plaçait Moïse en face du problème 
de la destinée humaine, et humiliait le raisonne- 
ment court et borné du plus sage des hommes 
devant les mystères de la Providence. Seulement le 
cadre n’est pas le même. L’auteur du récit que nous 
avons étudié jusqu’à présent, pour rendre la leçon 
plus frappante, a voulu que les événements qu’il 
s’agit d’interpréter fussent non pas des faits natu- 
rels ou accidentels, mais des actions accomplies 
sciemment par un envoyé de Dieu, au scandale et 
à l’épouvante de celui qui en est témoin. Il a 
ainsi donné à son histoire un caractère surprenant 
et dramatique qui en a fait le prodigieux succès. 
Dans l’autre légende, d’ailleurs fort belle aussi, les 
faits dont Moïse est spectateur ne sont pas les 
actions d’un ange : les hommes seuls, en suivant 
leurs passions aveugles, accomplissent sans le vou- 
loir le jugement de Dieu. En outre, l’explication 
mystérieuse de ces faits est cherchée dans le passé 
et non dans l’avenir. Voici cette légende : 

Moïse étant tourmenté par cette terrible question 
de la distribution de3 biens et des maux sur la 
terre, Dieu le transporta sur une montagne, et 

12 


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178 l’ange et l’ermite 

voulut lui faire comprendre comment il gouverne 
le monde. Au pied de la montagne sourdait une 
fontaine. Moïse vit un cavalier s’approcher pour y 
boire : il laissa sur le bord, en s’en allant, un sac 
rempli de pièces d’or. Un berger survint, trouva le 
sac, et partit en l’emportant. Le cavalier, s’étant 
aperçu de sa perte, revint à la fontaine, où il ne vit 
qu’un vieillard qui venait d’y arriver, et qui, ayant 
mis à terre le fardeau qu’il portait, se reposait un 
instant. Le vieillard eut beau protester qu’il n’avait 
pas vu le sac, et prendre Dieu à témoin, le cavalier 
tira son sabre et le tua. Moïse était rempli d’hor- 
reur et d’indignation à la vue de tant d’événements 
injustes. Mais Dieu lui dit : « Ne t’étonne pas de ce 
que tu as vu : le vieillard avait jadis assassiné le 
père du cavalier; l’or appartient légitimement, sans 
qu’il le sache, au berger qui l’a trouvé; le cavalier 
l’avait mal acquis et en aurait fait mauvais usage : 
ainsi justice est faite à tous. » 

Telle est l’histoire qui se lit dans VAdjaïb ou 
Livre des Merveilles , de Zachariah ben Mohammed 
de Cazwin, appelé communément Cazwini, et qui, 
d’après un savant anglais, M. Baring-Gould, se 
lirait aussi dans le Talmud. Mes recherches ne 
m’ont pas jusqu’à présent permis de vérifier cette 
assertion, qui, si elle était fondée, mettrait hors de 
doute l’origine juive de ce récit. Notons en tout cas 
qu’il a passé en Occident comme le premier. Il se 


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l’ange et l’ermite 179 

trouve deux fois dans les Gesta Romanorum , une 
fois (n° 127) isolé, l’autre fois (n° 80) uni au récit 
précédent. Dans cette forme, qui est encore aujour- 
d’hui populaire en Bretagne et en Sicile, l’ermite 
assiste par hasard, de sa grotte, à l’aventure de la 
fontaine, plus ou moins modifiée : c’est l’indigna- 
tion qu’il éprouve à cette vue qui lui fait quitter sa 
retraite et renoncer au service d’un Dieu qui laisse 
arriver de pareilles injustices: l’ange qu’il ren- 
contre et avec qui il fait route lui explique celle-là 
en même temps que ses propres actions. Dans une 
autre version, celle de la Scala Celi , cette aventure 
est, moins heureusement, insérée dans la première : 
elle se passe devant l’ermite et son compagnon au 
début de leur voyage, qu’elle ne motive plus. Elle 
trouble ainsi, par son caractère différent, le récit 
auquel on l’a mêlée. En effet, comme on l’a vu, 
l’attrait de ce récit repose sur ce que les actions qui 
révoltent l’ermite sont toutes commises de propos 
délibéré par son mystérieux compagnon, et que le 
lecteur ressent à chacune d’elles, comme l’ermite 
lui-même, de la surprise et de l’indignation, tout 
en pressentant vaguement qu’elles recevront à la 
fin une explication satisfaisante. 

Le conte du vieillard à la fontaine ne porte pas 
moins profondément que celui des deux voyageurs 
l’empreinte de l’esprit juif. On a dit, en parlant de 
ce dernier récit, que l’inspiration en était chrétienne 


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480 


l’ange et l'ermite 


aussi bien que musulmane. En réalité, elle est pure- 
ment juive ; le mahométisme et le christianisme 
n’ont fait que l’adopter, ce dernier en la modifiant 
gravement. La légende convenait à l’islam par son 
côté fataliste : tout ce qui arrive doit arriver et 
arrive pour le bien, tout ce qui est écrit dans le 
livre des volontés de Dieu s’accomplit, et il est 
insensé à l’homme d’essayer de le comprendre ou 
de s’y opposer. Mais le christianisme est placé à 
un point de vue bien différent de celui de notre 
légende. L’apparente injustice de la distribution 
terrestre des biens et des maux n’a rien dont le 
chrétien s’indigne ou se scandalise. Rien de ce qui 
se passe dans ce monde ne saurait ébranler sa foi, 
puisque rien n’y est accompli, et que l’explication 
de toutes choses se trouvera ailleurs. Ce n’est point 
ici-bas, c’est dans le royaume de Dieu, que se réali- 
sera la justice absolue. Le chrétien n’a pas non 
plus besoin de paraboles pour savoir que les souf- 
frances des bons sont ou des épreuves qui les puri- 
fient s'ils les supportent avec résignation, ou des 
peines que Dieu dans sa bonlé leur inflige sur la 
terre pour leur épargner dans l’autre vie des souf- 
frances beaucoup plus grandes; il sait également 
que la prospérité du mauvais est aussi vaine que 
passagère,* et qu’elle sera cruellement expiée dans 
l’éternité. Malgré ces divergences profondes, la 
légende juive était si belle, si frappante, et ensei- 


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l’ange et l’ermite 181 

gnait si admirablement à humilier sa raison devant 
Dieu et à renoncer à pénétrer ses insondables mys- 
tères, que les chrétiens ne résistèrent pas à se l’ap- 
proprier. On peut croire que cette appropriation se 
fit en Égypte, dans ce pays où, avant l’invasion 
musulmane, juifs, chrétiens et païens de toutes 
sortes vivaient les uns à côté des autres; en con- 
servant pour personnages des ermites de la Thé- 
baïde, la légende du moyen Âge latin semble encore 
attester son origine. Cette légende, les chrétiens 
l’admirent d’abord telle à peu près qu’ils l’avaient 
reçue, sous une forme qui ressemble plus à celle du 
Koran qu’à celle des livres rabbiniques ; ils en gar- 
dèrent même d’abord presque entièrement l’appli- 
cation toute temporelle ; mais bientôt ils s’efforcè- 
rent de rapprocher cette application de la doctrine 
proprement chrétienne, et les transformations suc- 
cessives qu’on lui fit subir méritent d’être examinées. 

Rien, naturellement, qui se rapporte à l’autre 
vie dans la légende juive : Élie ne prévoit que les 
conséquences temporelles des actions qu’il accom- 
plit; de même, dans le Koran, l’émissaire de Dieu 
endommage le bateau de braves gens parce que 
sans cela on l’aurait enlevé à ses maîtres; il étaie le 
mur de mauvais hôtes pour conserver un trésor à 
des orphelins; il tue le fils de bons parents parce 
que ce fils les aurait pervertis, mais Dieu leur 
rendra un fils vertueux qui sera pour eux une béné- 


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182 L’ANGE ET LIMITE 

diction. — Dans le récit des Vitae Patrum , l’idée du 
salut éternel n’est encore que faiblement indiquée. 
L’ange tue le fils de son premier hôte parce que 
ce jeune homme allait assassiner son père; il lui 
enlève son plat et il le donne à l’avare parce que 
ce plat était mal acquis : motif peu clair dans les 
deux cas, car on ne dit pas que ce fût le premier 
hôte qui eût mal acquis ce plat (et d’ailleurs, en le 
lui enlevant, on ne lui aurait pas enlevé son péché), 
et le second hôte, auquel on en fait don, ne con- 
tracte aucune faute en le recevant. — Mais, dans 
les formes subséquentes, l’application devient de 
plus en plus spirituelle. Si l’ange dérobe à son hôte 
la coupe qu’il aimait, c’est, d’après les Gesta Borna- 
norum , qu’à force de l’aimer il y buvait sans cesse 
et s’enivrait tous les jours; c’est, d’après Jacques 
de Vitri et notre conte français, qu’il y était trop 
attaché et ne pratiquait plus le renoncement absolu. 
Cette même coupe est donnée, dans toutes les ver- 
sions, à l’hôte avare et dur pour qu’il ait la récom- 
pense temporelle d’une hospitalité qui ne doit pas 
empêcher sa damnation. Le serviteur qui sert de 
guide est encore précipité dans l’eau, d’après Jac- 
ques de Vitri, parce qu’il aurait tué son maître la 
nuit suivante ; mais les Gesta , qui mettent à sa 
place un mendiant étranger, le font noyer parce 
que, vertueux jusque-là, il allait commettre un 
péché qui l’aurait damné; d’autres versions, entre 


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l’ange et l’ermite 


183 


autres celle qu’a connue Luther, font même de ce 
guide un ermite, que l’ange jette dans un précipice 
parce que, après avoir pendant quarante ans résisté 
à la tentation de retourner dans le monde, il allait 
y céder et perdre ainsi le fruit de sa longue péni- 
tence. L’ange étrangle le petit enfant d’un bon hôte 
parce que l’affection trop vive de ses parents pour 
lui menaçait leur salut; il brûle l’abbaye pour 
ramener les moines à la vie pauvre qui leur con- 
vient seule. Combien nous sommes loin des expli- 
cations de la légende juive! Le bien ou le mal 
temporel n’ont plus aucune importance, ou plutôt 
leur valeur est à peu près intervertie : ils ne sont 
distribues par Dieu qu eu égard aux conséquences 
qu’ils doivent produire pour la vie éternelle, la 
seule intéressante, la seule réelle. L'esprit chrétien 
s’est emparé de la vieille parabole et Fa complète- 
ment transformée. 

Elle devait subir à l’époque moderne une trans- 
formation dernière. Luther, Herbert et les autres 
ont à peu près conservé la légende et l’application, 
telle que la leur transmettait le moyen âge, bien 
que le trait de la coupe dérobée à l’un et donnée à 
l’autre les ait tous embarrassés. Parnell entre déjà 
dans une voie nouvelle : Fange dit encore que le 
père dont il a étranglé l’enfant le gâtait et aimait 
moins Dieu depuis sa naissance; mais s’il noie le 
valet qui lui sert de guide, c’est tout simplement 


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184 l’ange et l’ermite 

parce qu’il allait voler son maître. C’est à un riche 
fastueux, et non à un pauvre solitaire, qu’il enlève 
la coupe d’or : cette leçon lui apprendra à prati- 
quer l’hospitalité avec moins d’ostentation ; il la 
donne à un hôte avare : celui-ci verra qu’il y a 
quelquefois profit à héberger les passants et devien-. 
dra plus hospitalier. Ainsi les vues de la sagesse 
humaine, dans la bouche même de l’ange, se sub- 
stituent aux enseignements de l’ascétisme. — Les 
dernières traces de l’esprit chrétien sont naturel- 
lement effacées par Voltaire. Il conserve, pour la 
coupe d’or, les deux explications données par Par- 
nell; il supprime, sans doute comme trop révoltant 
et ne pouvant recevoir une explication satisfaisante,, 
l’épisode de l’enfant étranglé dans son berceau; il 
le remplace en faisant du guide que l’ange noie le 
neveu d’une veuve charitable qui l’aurait assassinée 
dans la nuit. Le contraste le plus frappant est offert 
par l’épisode de l’incendie, tel qu’il est dans le 
conte français du xni° siècle et dans le roman du 
xviii®. Dans le premier, l’ange réduit l’abbaye en 
cendre pour anéantir la funeste richesse des moines ; 
dans le second, l’ange met le feu à la maison d’un 
aimable philosophe parce que dans les ruines il 
trouvera un trésor qui lui permettra de jouir plus 
largement de la vie : il y a là une coïncidence 
singulière, peut-être fortuite, avec le récit juif et 
arabe, si ce n’est que l’ange détruit, au lieu de 


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l’ange et l’ermite 185 

l’étayer, le mur qui cache un trésor. Ainsi notre 
conte, après avoir traversé une phase intermé- 
diaire, est revenu à son point de départ, et nous 
le voyons dans Voltaire, comme dans l’ancienne 
légende juive, chercher sur la terre même, et sur 
la terre seule, la justification mystérieuse des appa- 
rentes injustices de Dieu. 

Mais si la parabole, ainsi comprise, se rapproche 
plus, au moins extérieurement, de son inspiration 
primitive, si elle est plus saisissante et plus mer- 
veilleuse, il faut avouer qu’elle est moins apte à 
résoudre l’énigme de la destinée humaine que 
quand elle était pénétrée de l’esprit chrétien. Il est 
trop évident que les malheurs qui frappent les 
hommes n’ont pas toujours pour effet de corriger 
leurs mœurs, de punir leurs fautes, ou de leur pré- 
parer des compensations imprévues. U y a bien 
des vols qui n’enrichissent que leurs coupables 
auteurs, bien des meurtres dont les victimes ne 
préméditaient pas de crimes, bien des incendies qui 
détruisent les maisons de fort honnêtes gens sans 
leur donner de trésors en échange. On comprend 
que l’ermite du vieux conte, quand l’ange lui 
explique les raisons et le but de ses actions, tombe 
à ses pieds, et, prosterné la face contre terre, 
adore les jugements de Dieu : il est clair, en effet, 
que les événements les plus incompréhensibles b 
notre raison peuvent toujours s’expliquer d’une 


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186 


l’ange et l’ermite 
manière conforme à la justice divine, si l’explica- 
tion est réservée pour l’autre monde. Mais l’expli- 
cation toute terrestre donnée à Zadig par son com- 
pagnon ne pouvait aussi facilement le convaincre : 
l’ange aurait dû établir que toutes les vicissitudes 
humaines sont susceptibles de recevoir cette même 
explication. C’est que Voltaire, dans Zadig et plus 
tard dans Candide , a prétendu agiter plutôt que 
résoudre la question de la destinée humaine. L’op- 
timisme était à la mode, comme aujourd’hui le pes- 
simisme, et préoccupait beaucoup Voltaire. Dans 
ses deux romans, comme en maint autre passage 
de ses écrits, il a l’air de le défendre, mais il 
s’y prend de façon à montrer cru’il n’est pas lui- 
même bien convaincu de la bonté de sa cause, et il 
semble souvent la plaider avec plus d’ironie que de 
sérieux. On sent qu’il voudrait bien que l’optimisme 
fût la vérité, mais qu’il est loin de le trouver évi- 
dent. Quand l’ange Jesrad a expliqué à Zadig les 
actions qui l’avaient scandalisé, celui-ci ne se rend 
pas. « Il est donc nécessaire, dit-il, qu’il y ait des 
crimes et des malheurs, et que ces malheurs tom- 
bent sur les gens de bien? » Jesrad lui répond par 
des considérations générales sur l’immensité de 
l’univers, l’enchaînement des choses et la puissance 
de Dieu, et conclut, à peu près comme Jéhovah 
dans le livre de Job, à un ordre de soumission 
pur et simple. « Faible mortel, dit l’ange en ter- 


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187 


l’ange et l’ermite 
minant, cesse de disputer contre ce qu’il faut 
adorer. — Mais..., » dit Zadig. — Comme il disait 
mais , l’ange prenait déjà son vol vers la dixième 
sphère. Zadig, à genoux, adora la Providence et se 
soumit. 


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LES ANCIENNES VERSIONS FRANÇAISES 


DE L’ART D'AIMER 

ET 

DES REMÈDES D’AMOUR D’OVIDE 1 


Messieurs, 

La poésie didactique, fort cultivée dans l’école 
d’Alexandrie, s’était introduite dans la littérature 
romaine, si profondément soumise à l’influence de 
cette école ; on l’avait pratiquée sous ses deux 
formes : celle où elle expose une science, celle où 
elle enseigne un art. Ovide, déjà connu dans le 
monde brillant du temps d’Auguste par ses épîtres 
et ses élégies, s’amusa, quand il eut quarante ans, 
à enfermer dans le cadre, sérieux seulement en 
apparence, d’un poème didactique le résultat des 
expériences amoureuses de sa jeunesse, faites soit 
dans la haute société romaine, soit surtout dans le 

1. Lu dans la séance publique annuelle de l’Académie des 
inscriptions et belles-lettres le vendredi 14 novembre 1884. 


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490 LES VERSIONS FRANÇAISES 

monde de la galanterie facile et vénale que for- 
maient les affranchies. Mais les esprits du moyen 
âge prirent à la lettre ce cadre sérieux et cette 
forme didactique; ils étaient habitués à ne chercher 
dans la littérature que Futilité, et surtout à re- 
garder les poètes de l’antiquité comme des docteurs 
remplis d’une science profonde. Aussi les clercs, 
c’est-à-dire les gens qui savaient le latin, étant 
instruits par Ovide, passaient pour bien supérieurs 
dans la science de l’amour à ceux qui ne pouvaient 
recourir à cette source, et l’on songea naturellement 
de bonne heure à mettre un si précieux guide à la 
portée des laïques. La tâche n’était pas aisée. Rien 
ne ressemblait moins à la société pour laquelle écri- 
vait Ovide que la société française du xn® siècle. La 
vie que le poète latin suppose menée par les jeunes 
gens et les femmes auxquels il adresse ses futiles 
leçons est la vie urbaine telle qu’on la menait à 
Rome il y a dix-neuf siècles, telle à peu près qu’on 
la mène aujourd’hui dans nos grandes capitales, 
mais telle qu’on l’ignorait absolument alors, au 
moins dans les hautes classes. Les chevaliers, 
quand ils n’étaient pas en guerre, vivaient dans 
leurs châteaux isolés, n’ayant d’autre plaisir que la 
chasse, les tournois, ou la visite de chanteurs de 
geste et de conteurs ambulants, et coulaient au 
milieu de leurs vassaux l’existence la plus mono- 
tone; leurs femmes ne quittaient le château que de 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 191 

loin en loin, aux grandes fêtes, pour aller à la cour 
du suzerain prendre part à de grands repas et à de 
longues caroles . Les bourgeois des villes avaient 
des rapports sociaux moins rares, mais quelle dif- 
férence entre la Rome d’Auguste et le Paris de 
Louis VIII Dès le début, c’est au théâtre, à l’am- 
phithéâtre, au cirque, qu’Ovide engage le chasseur 
à choisir son gibier, à tendre ses filets. Que pou- 
vaient comprendre à ces conseils des gens qui 
n’avaient jamais rien vu ni imaginé de semblable? 
Que pouvaient-ils comprendre à toute cette peinture 
d’un monde éclatant et divers, à ce luxe ingénieux 
fait des tributs du monde entier, à ces « familles » 
d’esclaves, à cette vie facile des affranchies, à tout 
ce qui forme l’atmosphère ambiante où se joue 
l’esprit du poète latin, lui-même si insaisissable 
pour un lecteur du xn® siècle dans sa grâce à la 
fois libre et recherchée, dans son ironie toujours 
sensible bien que cachée, dans ses sourires et ses 
demi-mots sûrs d’être compris, dans ses perpétuelles 
allusions aux fables grecques? Le moyen âge, à 
vrai dire, avec son incapacité profonde de se repré- 
senter autre chose que lui-même, n’eut jamais con- 
science de l’abîme qui le séparait de l’antiquité : il 
traduisait tranquillement miles par « chevalier » 
ou pontifex par « évêque », sans se douter de 
l’écart qui existait entre les idées représentées par 
ces mots. Mais ici la difficulté se dressait devant le 


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192 LES VERSIONS FRANÇAISES 

traducteur avec une telle réalité qu’il ne pouvait 
pas ne pas la voir, et l’on se demande avec curio- 
sité comment il s’y sera pris pour la tourner ou la 
vaincre. 

Nous ne savons comment s’en était tiré Chrétien 
de Troyes, le poète le plus célèbre du xii« siècle; 
il avait traduit l’Art d’aimer, mais sa version est 
perdue. Nous en avons plusieurs autres. La plus 
ancienne n’est pas complète dans l’unique copie, 
fort mauvaise, qui nous l’a conservée. L’auteur se 
nomme dès les premiers vers; c’était un clerc, un 
maître : 


Entendez tout, grant et petit, 

Ce que maistre Elies nous dit. 

Sa traduction est très abrégée ; il supprime tout 
simplement la plupart des détails, des agréments 
de style, des mille allusions de tout genre qui font 
le principal charme du poème latin. Çà et là, au 
contraire, il a modifié ou amplifié son modèle, et ce 
sont les passages de ce genre qui offrent surtout 
de l’intérêt. Le début est très curieux. Après avoir 
annoncé, comme Ovide, que son enseignement por- 
tera sur trois points : le choix d’une amie, le moyen 
de gagner son amour, puis celui de le conserver, il 
déclare que, pour trouver et choisir une maîtresse, 
le meilleur endroit est Paris. Élie habitait donc 
Paris, et c’est à un public parisien et bourgeois qu’il 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 193 

s’adresse. « Tu trouveras, dit-il à son disciple, les 
dames et les demoiselles en grand nombre, soit dans 
l’île, où elles se promènent, soit dans les prés de 
Saint-Germain, où elles vont pour « caroler », ou 
bien au parvis : c’est là qu’elles se rendent toutes 
en procession; plusieurs, je le sais, y vont pour 
prier Dieu, mais la plupart, croyez-moi, y vont pour 
se faire voir et voir les autres gens. » Il est piquant 
de voir l’église remplacer ici les théâtres, dont Ovide 
avait dit : 

Spectatum veniunt, veniuni spectentur ut ipsae . 

Le passage qui suit est plus intéressant encore. 
Pour donner quelque chose d’analogue à la descrip- 
tion que fait le poète latin des représentations 
théâtrales et des mille occasions qu’elles fournissent 
aux amants de se rapprocher de celles qu’ils aiment,, 
le poète français n’a trouvé que les « jeux » des 
clercs, c’est-à-dire évidemment la représentation de 
mystères et de miracles. C’est un témoignage im- 
portant à joindre à ceux qu’on a déjà rassemblés 
sur l’antiquité et le succès de ces spectacles, aux- 
quels, d’après Élie, se pressait une foule où les 
femmes n’étaient pas moins nombreuses que les 
hommes : « Si les clercs représentent quelques jeux, 
comme ils en ont l’habitude, tout le monde y court, 

jeunes et vieux, hommes et femmes, dames de 

13 


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494 LES VERSIONS FRANÇAISES 

Grève ou de Champeaux... Approche-loi de celle 
qui te plaira; mets-toi tout près d’elle : quand tu 
voudrais t’en écarter, tu ne le pourrais pas, tant 
tout le monde se serre pour mieux voir. » Ovide 
recommande au jeune Romain, assis au cirque près 
de celle qu’il veut charmer, de la renseigner sur la 
provenance et les chances de succès des chevaux 
qui courent. Élie transpose ainsi ces conseils, et 
nous relevons pour notre part la présence de laïques 
mêlés aux clercs parmi les joueurs : « Informe-toi 
des clercs et des laïques : Qui est ce vieux? Qui est 
celui-là, fourré de vair? Qui est celui qui a si bien 
récité? » 

La suite du poème de maître Élie est plus banale. 
Il laisse de côté tout ce qui appartient à un genre 
de vie qu’il ne peut plus bien se représenter, et se 
contente de mettre en petits vers assez ordinaires 
les préceptes les plus généraux de son modèle. 
Citons un passage qui n’est pas dans Ovide : il s’agit 
des occasions qu’a l’amant de voir sa belle. Celle 
qu’a en vue maître Élie n’est pas, comme dans 
Ovide, une « libertine », plus ou moins maîtresse 
de ses actions ; c’est une femme mariée, et qui n’est 
guère libre : « L’homme ne craint rien; il va et 
vient à sa volonté, personne ne s’en inquiète; la 
femme n’a pas le même loisir de faire ce qui lui 
plaît. » Cependant il peut se présenter des occasions 
propices : « Si c’est la femme d’un chevalier, le 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 19o 

chevalier va aux tournois, il va à la cour de son 
seigneur, il va à la guerre, il y reste quelquefois 
longtemps. Si son mari est un marchand, l’ami a la 
partie plus belle, car il lui faut aller pour sa mar- 
chandise en Pouille, en Calabre, en Frise, et rester 
jusqu’à sept mois absent. Si le mari est un bour- 
geois, bien des affaires le font sortir du logis. » 

L’œuvre d’Élie, dans le manuscrit unique qui l’a 
conservée, s’arrête, après 1305 vers, au vers 328 du 
livre II d’Ovide. C’est une imitation en général très 
abrégée, mais çà et là fort prolixe; la traduction 
est parfois remarquablement exacte et concise ; 
mais, en somme, c’est une œuvre assez médiocre. 

On trouve plus d’intérêt dans un autre poème, à 
peu près contemporain, appelé la Clef d’amour, 
mais qui n’est aussi qu’une imitation de YArs ama - 
toria . Il comprend environ trois mille deux cents 
vers de huit syllabes. Pour rendre en français les 
onze cent soixante-cinq distiques latins, il en aurait 
fallu bien plus; mais notre poète anonyme, comme 
maître Élie, laisse de côté tout ce qui lui semble 
inutile à l’enseignement proprement dit, tous les 
épisodes, toutes les allusions, toutes les fleurs bril- 
lantes quoique artificielles dont Ovide a semé son 
cours de galanterie. En revanche, il a insisté sur 
certains points, il a ajouté de son cru, il a fait des 
changements, et c’est ce que nous signalerons sur- 
tout dans l’examen rapide de son œuvre, qui n’est 


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196 LES VERSIONS FRANÇAISES 

pas sans mérite. Il commence par une fiction qu'il 
ne trouvait pas dans son modèle. C’est, dit-il, le 
dieu d’amour lui-même qui lui est apparu en songe, 
et lui a ordonné de rédiger les règles de son art, en 
lui promettant de le récompenser. Il divise ensuite, 
comme Ovide, son sujet en trois points. Il parle 
brièvement du choix de l’objet à aimer, recomman- 
dant toutefois de s’adresser de préférence à une 
dame de haut parage. Quant aux endroits où l’on 
peut espérer la rencontrer, il indique le marché, 
l’église, les « caroles », les places où l’on regarde 
les bateleurs. Au lieu des jeux du cirque ou de la 
scène, il nous dépeint, non plus, comme Élie, des 
mystères, mais des joutes ou des tournois, et la 
façon dont il sait replacer dans un cadre si différent 
plusieurs des détails de la peinture d’Ovide est fort 
intéressante : « Aux joutes, aux assemblées d’armes 
viennent les dames, bien parées, joyeuses et pres- 
sées pour voir et pour être vues. S’il arrive que le 
roi vienne dans la ville (ceci prouve que Fauteur 
n’habitait pas Paris), ou qu’on y donne un tournoi, 
mets-loi auprès de celle qui te plaît, pour voir le 
spectacle, soit à une fenêtre, soit sur un échafaud... 
Entame la conversation par des propos généraux; 
demande-lui à qui sont les chevaux qu’on amène là- 
bas ou ceux qui attendent ici. Quand viendront les 
rois ou les comtes avec leur suite, si la dame te 
demande leurs noms, réponds-lui : Celui-ci est de 


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DE L’ART D’AIMER Aü MOYEN AGE 197 

France, celui-là est de Chartres. Aie l’air d’être cer- 
tain de tout : Voici tel roi, voici tel comte, diras-tu 
avec courtoisie. Dis, si tu peux, leurs vrais noms; 
sinon, dis- en qui soient convenables. » 

Les conseils que donne le poète sur la façon 
dont doit se vêtir celui qui se destine à l’amour 
renferment plus d’un détail à recommander aux 
historiens du costume. Il invoque à ce sujet Ovide 
d’une façon assez inattendue : « Tire bien ton bas 
(i ta cauche ) à la lanière, de façon qu’il n’y ait ni 
pli ni fronce : Ovide te le recommande expressé- 
ment. » Les indications données sur la conduite de 
l’amant qui se trouve avec sa belle dans un repas 
sont aussi intéressantes. Le poète l’engage à être 
gai et brillant : « Tu peux, si tu le sais, chanter, 
ou raconter de belles bourdes. » Mais il faut être 
prudent, et notre auteur ne reproduit pas sans 
restriction le pede tange pedem d’Ovide, que maître 
Élie avait répété complaisamment : « Ne te laisse 
pas trop aller au plaisir de presser le pied sous la 
table; c’est dangereux : tu pourrais bien presser 
tel pied qui serait venu se glisser sous le tien pour 
surprendre ton secret. » Ovide, en recommandant 
les larmes, suggère un artifice à ceux qui n’en ont 
pas le don : ^ 

Si lacrimae (neque enirn veniunt in tempore semper) 
Deficiunt, uda lumina tange manu. 


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198 LES VERSIONS FRANÇAISES 

Son imitateur a un moyen plus sûr : 

Et si tu ne peus avoir lermes, 

Tu porras un oignon tenir, 

Qui tantost les fera venir. 

Un endroit du poème d’Ovide qui lui fait peu 
d’honneur est celui où il recommande l’amour des 
vieilles comme offrant aux jeunes gens beaucoup 
d’agrément et surtout beaucoup de profit. Notre 
auteur se distingue ici à son avantage du poète 
latin; après avoir reproduit les arguments qu’il 
trouve dans son modèle, il ajoute : « Par ces rai- 
sons et d’autres pareilles, Ovide veut nous faire 
accroire qu’il vaut mieux rechercher les vieilles que 
de faire son amie d’une jeune; mais, sauve sa révé- 
rence, je ne me range pas à son avis... Ovide, qui 
s’adonna à cet amour, avait, j’imagine, besoin d’ar- 
gent; c’est de la cupidité et non de l’amour. L’amour 
qui unit les cœurs délicats va droit devant lui, sans 
simonie. » Cette expression de simonie appliquée 
au trafic des dons de l’amour est assurément une 
heureuse trouvaille. 

La seconde partie de la Clef d’amour, comme le 
livre III d’Ovide, s’adresse aux femmes. Le poète 
français croit devoir dire expressément que le 
mariage est hors de la question : « Ne me parlez 
pas du mariage : ce n’est que chochonnerie (maqui- 
gnonnage) ; femme prise dans le mariage est comme 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 199 

en prison, puisqu’il lui faut se soumettre à tout ce 
qui plaît à son mari ». Cette idée que la liberté, 
propre de l’amour, est incompatible avec la servi- 
tude qu’entraîne l’union légale se retrouve souvent 
au moyen âge. 

Les conseils donnés aux femmes sur leur toilette 
sont, comme ceux qui regardent le costume des 
hommes, accommodés à l’époque de l’auteur : il y 
est parlé de guimpes, de chaperons, de cornes, de 
pelisses, de chemises, de gants, et de plusieurs 
autres choses qu’Ovide ne soupçonnait pas. — La 
femme, si elle veut plaire, doit avoir divers talents : 
« Chanter est une chose noble et belle, surtout pour 
une jeune fille... Apprends à sonner le psaltérion, 
ou le timbre, ou la guiterne, ou la citole : rien ne 
nous affole autant. Accoutume-toi aussi à lire tout 
haut avec grâce des livres français [romans)... Rien 
ne te servira plus que de bien danser et caroler 
avec de petits pas simples et nonchalants. Les jeux 
d’échecs et de tables (trictrac) te conviennent aussi 
très bien. » 

Quant au choix que l’on doit faire entre les sou- 
pirants, notre poète, comme on pouvait s’y attendre, 
imitant d’ailleurs à sa façon les conseils spirituel- 
lement intéressés d’Ovide, recommande les clercs : 
« Soyez douces et aimables pour les clercs, qui 
sont doux, subtils et d’agréable commerce; c’est 
eux qui entendent l’art et la manière d’aimer. Ils 


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200 LES YERSIONS FRANÇAISES 

ont beau faire le papelart , ils savent mieux que 
personne mener l’amour et consoler leurs amies. 
Femme qui n’est pas aimée d’un clerc ne connaîtra 
jamais bien l’amour. » 

Ovide énumère tous les prétextes qu’avait une 
Romaine de son temps pour sortir de chez elle et 
aller où elle voulait; de semblables ne manquaient 
pas à une Française du moyen âge : « En toutes 
saisons, les femmes savent bien trouver des pré- 
textes. Les étuves leur sont de grand secours, et 
aussi les saints et les saintes : quel bon service ces 
petits pèlerinages rendent à celles qui savent en 
profiter! Elles ont aussi leurs tavernières secrètes, 
qui leur procurent plus d’une joie. Une femme sait 
bien enfin faire semblant d’être malade pour être 
seule quand elle le veut. » 

Aux conseils, déjà assez peu raffinés, qu’Ovide 
donne aux femmes sur la conduite qu’elles doivent 
tenir dans un souper en tête-à-tête, son imitateur 
en ajoute quelques-uns qui peuvent sembler super- 
flus : « Ne trempe que peu ton pain dans la sauce, 
de peur de te tacher; si tu pouvais t’en abstenir 
tout à fait, cela te ferait grand honneur. Garde-toi 
surtout de manger de l’ail; prends plutôt pour assai- 
sonnement de la moutarde ou du sel, car rien n’est 
plus déplaisant que de gâter son haleine. » 

Le poète français est plus réservé que son mo- 
dèle dans ce qui concerne la contenance segrée , et 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 201 

en général on doit lui rendre ce témoignage qu’il 
a plutôt atténué qu’aggravé ce que l’original con- 
tenait de scabreux. Son ouvrage est, en somme, in- 
téressant; il est regrettable qu’on n’en ait pas un 
meilleur texte, et qu’un accident arrivé au manu- 
scrit nous ait enlevé la satisfaction de connaître le 
nom de l’auteur. 

Nous savons celui d’un autre imitateur d’Ovide, 
un peu plus récent : il a pris soin de nous appren- 
dre qu’il s’appelait Jacques d’Amiens; mais nous 
n’en savons pas plus long. Son poème n’offre pas 
autant de traits qui méritent d’être relevés que la 
Clef d’amour. Non pas que Jacques d’Amiens man- 
que d’esprit et de facilité, ni qu’il se soit astreint 
trop servilement à copier son modèle; au contraire, 
il a suivi Ovide de plus loin et plus librement 
qu’aucun des autres imitateurs. Mais il reste d’or- 
dinaire dans les généralités de sentiment, et par 
conséquent il offre moins de prise à l’historien des 
mœurs et des usages. Son procédé consiste à abréger 
beaucoup, en laissant de côté tout ce qui n’est pas 
directement didactique, en sorte que, malgré des 
additions considérables, il n’emploie guère plus de 
petits vers octosyllabiques qu’Ovide n’a employé 
d’hexamètres et de pentamètres. Ce sont les addi- 
tions qui nous arrêteront surtout. Plusieurs, qui 
sont fort agréables, sont des passages où Jacques se 
met lui-même en scène, soit qu’il rappelle des sou- 


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202 LES VERSIONS FRANÇAISES 

venirs de ses amours passés, soit qu’il parle de son 
amour présent pour la « belle blonde désirée » en 
l’honneur de laquelle il a entrepris son œuvre, et 
de qui il en espère la récompense. Voici un mor- 
ceau de ce genre, assez gracieux, placé en tète de 
la dernière partie, où l’auteur donne aux femmes 
des conseils qui doivent les mettre en état de dis- 
cerner les amants sincères des trompeurs : « Je vais 
enseigner les dames : je voudrais qu’aucun homme 
ne pût les tromper et les trahir. Aussi leur donnerai- 
je des leçons qui les empêcheront de se laisser sur- 
prendre. Je veux qu'elles sachent qui sont ceux qui 
les prient de cœur, et qu’elles les distinguent des 
faux amants : ces traîtres, ces menteurs seront alors 
couverts de honte et de risée. Ah! si ma dame pou- 
vait le savoir, comme je l’aime de cœur, elle me 
donnerait bientôt son amour et laisserait là ce sé- 
ducteur qui ne songe qu’à la trahir, tandis que moi 
je ne poursuis que son bien. » 

Toute une partie du poème de Jacques d’Amiens, 
qui ne comprend pas moins du quart de l’ouvrage, 
manque absolument dans Ovide. Ce sont des mo- 
dèles dé conversation amoureuse. L’auteur enseigne 
comment on doit « prier d’amour » une dame ordi- 
naire, ou une dame de haut rang, ou une jeune 
« pucelle ». Il suppose ensuite que les personnes à 
qui on a fait ces déclarations les repoussent, et, 
après les discours qu’il leur prête, il donne des for- 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 203 

mules de répliques qui, suivant lui, ne peuvent 
manquer leur effet. Nous entendons d’abord une 
dame qui déclare aimer son mari et vouloir lui 
garder sa foi : l’amant lui répond que si elle aime 
son mari, c’est qu’elle ne connaît pas d’autre 
homme, et que ce mari d’ailleurs ne lui est pas 
aussi fidèle qu’elle se l’imagine. Une autre craint de 
perdre sa réputation : on lui montre qu’il y a 
moyen de bien cacher un secret. La troisième ne se 
fie pas aux paroles des amants, si souvent trom- 
peurs : on la rassure par des protestations. A une 
quatrième, qui regarde comme une offense qu’on 
ait osé lui parler d’amour, on dit que sa beauté fait 
perdre la raison. Une autre, plus froidement, engage 
le galant à ne pas perdre auprès d’elle son temps 
et sa peine : le poète n’indique pas ici de réplique, 
mais la dame prouve ainsi qu’elle est « sage », et 
on ne doit, dit-il, l’en aimer et l’en rechercher que 
plus ardemment. La réponse de la dernière trahit 
son trouble : il faut savoir en profiter. Cette forme 
de dialogues amoureux n’est pas particulière à 
notre poète; il en a pris l’idée dans le livre latin 
d’André le Chapelain, écrit vers le commencement 
du xiii® siècle, mais il n’en a guère pris que l’idée. 
Les discours composés par André sont des disser- 
tations subtiles et approfondies de métaphysique 
amoureuse ; les entretiens que rime Jacques d’Amiens 
sont beaucoup plus simples : ils vont droit au fait, 


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204 LES VERSIONS FRANÇAISES 

et souvent avec un singulier manque de délicatesse 
et même de décence. Disons à ce propos que notre 
auteur ne mérite nullement l’éloge que nous avons 
accordé à celui de la Clef d’amour : il ne recule pas 
devant les détails les plus crus; seulement, tandis 
qu’Ovide est élégamment lascif, il est bourgeoise- 
ment grossier. Il s’excuse là-dessus comme l’ont fait 
tant d’autres : « Je demande qu’on me pardonne si 
en quelques endroits j’ai parlé trop hardiment : il 
le fallait, et mon sujet le demandait. » Rien ne 
l’obligeait à traiter ce sujet; en tout cas il pouvait 
fort bien se dispenser d’en aborder certains côtés, 
et nous supposons que la « belle blonde » à qui il 
envoyait son poème dut lui savoir peu de gré d’avoir 
inséré de tels traits dans un livre destiné à lui 
plaire. 

Citons en terminant le seul passage de Jacques 
d’Amiens qui se réfère avec précision à son temps 
et à son milieu, et qui est d’ailleurs curieux. Il est 
inséré dans le paragraphe consacré à la toilette 
des femmes, et il concerne les béguines, ces sortes 
de religieuses vivant dans le siècle, dont Rutebeuf 
s’est si finement moqué, et qui abondaient surtout, 
au xm e siècle, dans le nord de la France : « Les 
béguines, je le sais, aiment la propreté par- dessus 
toutes choses; je les vois équipées et arrangées plus 
accortement que personne; elles ont des vêtements 
bien tenus, des visages frais et colorés, elles aiment 


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DE L’ART DAIMER AU MOYEN AGE 205 

les bons repas , les habits et les chaussures com- 
modes. Elles semblent tourner toutes leurs pensées 
vers Dieu , et se lèvent volontiers pour aller aux 
matines... Ce que j’en ai entendu raconter, je ne 
veux pas le redire ici. » 

Après les trois imitations poétiques de l’Art 
d’aimer que nous venons d’examiner, nous nous 
bornons à rappeler le petit poème de Guiart sur le 
même sujet, en soixante-cinq quatrains d’alexan- 
drins monorimes. Il présente un singulier mélange 
de grossièreté et de dévotion. L’auteur, comme ses 
prédécesseurs, divise son œuvre en trois parties; 
seulement dans la troisième il ne s’agit pas, comme 
chez Ovide et les autres, de la façon de conserver 
l’amour une fois acquis, mais bien, au contraire, 
des moyens de s’en débarrasser : 

Guiars qui Part d’amors vost en romanz traitier 
En son prologue vost de trois choses touchier : 

La première, comment on se doit afaitier 
Por requerre s’amie et savoir acointier ; 

La seconde chose e9t comment sc contendra, 

Quant l’amor de la feme a soi atraite avra; 

Et la tierce comment il s’en départira 
De l’amor a la dame quant plus ne li plaira. 

Cette troisième partie, dans laquelle l’auteur fait 
surtout intervenir des motifs tirés de la religion, a 
cependant emprunté quelques traits aux Remedia 
amoris d’Ovide, et c’est pour cela que nous la men- 
tionnons particulièrement. 


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206 LES VERSIONS FRANÇAISES 

Le poème lui-même des Remèdes d’amour, anti- 
dote fourni par Ovide au poison de son premier 
livre, a pénétré, bien que moins profondément que 
l’Art d’aimer, dans notre ancienne littérature. Marie 
de France, qui écrivait ses « lais » en Angleterre 
sous le règne de Henri II, nous décrit dans l’un 
d’eux une peinture où l’on voyait Vénus brûler ce 
livre dirigé contre elle. Un poète du xm e siècle, qui 
ne manquait pas de talent, et dont nous possédons 
une traduction en vers du Lapidaire de Marbode, 
nous apprend qu’antérieurement il avait écrit sur 
les moyens de dompter l’amour et d’abaisser son 
grand orgueil; c’était bien probablement une tra- 
duction des Remedia amoris t mais nous ne l’avons 
pas. 

La seule qui nous soit parvenue porte les carac- 
tères du xiv° siècle ; elle suit de près le texte latin, 
à tel point que, dans le manuscrit qui nous l’a con- 
servée, les distiques d’Ovide sont d’abord copiés, 
puis chacun d’eux est suivi de sa version française. 
L’œuvre est incomplète et ne mérite que d’être 
mentionnée; elle ne contient rien qui retienne 
l’attention. 

Sous le nom assez mal approprié de Confort ou 
Remède d’amour, un anonyme, au commencement 
du xiv e siècle ou à la fin du xm e , a composé un 
poème qui n’est pas, à vrai dire, une traduction de 
celui d’Ovide : on n’y retrouve que deux passages 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 207 

du poème latin, et le sujet lïïeme qui a fourni le 
titre n’est traité que dans les derniers vers. Dans le 
reste du poème, l’auteur définit, en vers fort en- 
nuyeux, ternes et souvent obscurs, les différentes 
sortes d’amour et d’âmitié. Si la recherche en 
valait la peine, on pourrait sans doute retrouver les 
ouvrages latins où il a puisé sa science; ce n’est 
pas, à coup sûr, dans l’Art d’aimer d’Ovide. Notre 
poète est d’une moralité scrupuleuse, et il critique, 
avec plus de bonheur d’expression qu’il n’en a 
d’ordinaire, ceux qui écrivent des ouvrages licen- 
cieux : « Personne, dit-il, ne devrait s’occuper à 
mettre en écrit de vilains mots; car, sans avoir 
besoin d’écriture ni de rime, chacun en sait assez 
par soi-même. » Il en veut aussi aux écrivains, si 
nombreux de son temps, qui s’attachaient à déni- 
grer les femmes, et il signale notamment comme 
répréhensible un ouvrage, que nous possédons 
encore, intitulé le Blâme des femmes : « Gomme a 
fait celui, il eut grand tort, qui a écrit le Blâme des 
femmes, quand il n’aurait pas été capable de dire 
suffisamment la louange qu’elles méritent ». 

Cette introduction, où l’auteur explique ce qu’il 
ne veut pas faire, est la partie la plus intéressante 
de l’œuvre. Notons encore une singularité. Il dit 
avoir composé son poème pour guérir une demoi- 
selle qu’il voyait férue d’un dard d’amour : ce 
n’était apparemment pas pour lui, ou il aurait 


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208 LES VERSIONS FRANÇAISES 

sans doute moins prodigué à la « très douce, cour- 
toise et sage » les avis et les remontrances de la 
philosophie et de la religion. 

Nous ne mentionnons ici que pour mémoire une 
traduction en vers des Remedia amoris qui est in- 
sérée dans le vaste poème des Échecs amoureux, 
composé entre 1370 et 1380; elle appartient à une 
époque postérieure à celle où nous avons voulu 
renfermer cette étude. 

Les poèmes d’Ovide furent une des sources où le 
moyen âge puisa les théories sur l’amour qu’il 
devait développer d’une façon si originale; ils 
furent loin d’être la seule. On leur dut surtout cette 
idée que l’amour est un art qui peut se pratiquer 
par règles et s’enseigner par préceptes; mais de 
cette idée on tira des conséquences fort nouvelles. 
L’inspiration toute frivole du principal poème 
d’Ovide, le milieu, profondément différent de celui 
du moyen âge, où il plaçait son lecteur, le ren- 
daient peu propre à servir de code dans une 
société où l’on prétendait prendre l’amour au grand 
sérieux, tout en le considérant toujours comme 
étranger au mariage, à en faire l’inspirateur de 
toutes les grandes actions, le maître de toutes les 
belles manières, le guide de toutes les vertus. Un art 
d’aimer tout nouveau sortit des cours brillantes du 
xii® siècle, où des femmes donnaient le ton et, comme 
plus tard les précieuses, raffinaient sur l’amour, de 


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DE L’ART D’AIMER AU MOYEN AGE 209 

façon à l’épurer jusqu’à un certain point, tout en 
lui accordant un empire absolu sur la vie entière. 
Cet art d’aimer, dont le livre d’André le Chape- 
lain nous offre le premier traité en forme , alla, 
comme on sait, s’élevant et se subtilisant de plus en 
plus, et finit par devenir si sublime et si ténu qu’il 
s’évanouit dans une sorte d’éther mystique. Rien 
n’est plus éloigné en apparence de l’amour à fleur 
de peau qu’Ovide enseignait aux jeunes Romains et 
que les traducteurs dont nous avons parcouru les 
œuvres s’efforçaient de prêcher aux Français des 
xn e et xm e siècles. Il y a cependant plus d’un point 
de contact entre ces deux conceptions si diffé- 
rentes : le seul qui nous intéresse ici est la préten- 
tion de soumettre l’amour à des lois et d’en donner 
des leçons. Cette prétention n’était peut-être pas 
plus justifiée quand on avait affaire aux affranchies 
de Rome que quand on s’adressait aux nobles 
dames des cours de France et de Champagne, ou 
plus tard à celles qui charmaient l’hôtel de Ram- 
bouillet, et Molière a rendu l’arrêt du bon sens, en 
cette matière comme en tant d’autres, en nous 
disant, par la bouche du pauvre Alceste, que « la 
raison n’est pas ce qui règle l’amour ».' 


44 


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PAULIN PARIS 


ET 

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

DU MOYEN AGE 1 


Messieurs, 

En remontant, il y a quelques mois, dans la 
chaire d’où un coup bien cruel m’avait écarté, je 
pris devant mes auditeurs rengagement d’accom- 
plir aujourd’hui un devoir que l’émotion trop vive 
ne me permettait pas alors de remplir, et de con- 
sacrer ma première leçon de cette année à retracer 
sommairement les services rendus par mon père à 
l'étude de la langue et de la littérature françaises 
au moyen âge. Quand le lien qui m’attache à celui 
que nous regrettons ne serait pas aussi étroit, je ne 

1. Leçon d’ouverture du cours de langue et littérature 
françaises du moyen âge au Collège de France, le 7 dé- 
cembre 1881. 


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212 


PAULIN PARIS 


devrais pas moins cet hommage au professeur au- 
quel je succède, et qui donna le premier au Collège 
de France renseignement dont je suis maintenant 
chargé. Son nom restera pour toujours associé à 
cet enseignement, dont il avait, pendant de longues 
années, cherché à démontrer la nécessité, qu’il a si 
dignement inauguré, qu’il a poursuivi pendant près 
de vingt ans, et qui ne risque plus de disparaître. 

Il nous semble, en effet, aujourd’hui, qu’il y au- 
rait une étrange et choquante lacune dans les pro- 
grammes de ce grand établissement d’instruction 
supérieure si la langue et la littérature françaises du 
moyen âge n’y étaient pas représentées. Il semble 
même, et à juste titre, qu’il ne doit pas être ré- 
servé au Collège de France ; nos Facultés des lettres 
lui ouvrent leurs portes, et nous le verrons installé 
dans la plupart d’entre elles dès qu’il se trouvera 
un nombre suffisant de professeurs auxquels il 
puisse être confié. Ceux même qui, faute d’avoir 
une idée juste et de la science et de l’art littéraire, 
craignant bien à tort que l’une ne nuise à l’autre, 
voient avec regret l’envahissement, par ce qu’ils 
appellent l’érudition, de chaires qui devraient être 
à leurs yeux les sanctuaires du goût ne voudraient 
pas enlever celle-ci à l’étude de nos antiquités, et 
reconnaissent que, la langue et la littérature fran- 
çaises ne datant pas du xvii® siècle, il est bon de 
s’enquérir de ce qu’elles ont été pendant la longue 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 213 

période qui les sépare de leurs origines latines. Il 
n’en était pas ainsi il y a quarante ans : une résis- 
tance tacite, mais obstinée, fermait les portes du 
haut enseignement à ce qu’on regardait comme une 
sorte de forme pédante du romantisme, et pour 
triompher de ces préjugés, d’autant plus tenaces 
qu’il était plus embarrassant de les justifier, il 
fallut, outre cette lente victoire que le temps gagne 
chaque jour au profit des idées justes, un concours 
heureux de circonstances favorables : les plus im- 
portantes furent d’abord la grande autorité de Ray- 
nouard, secrétaire perpétuel de l’Académie fran- 
çaise, qui, ayant remis en honneur les troubadours, 
s’intéressait naturellement aux études parallèles 
sur leurs contemporains du Nord ; puis ce qu’on a 
appelé la « conversion » de Victor Le Clerc, doyen 
de la Faculté des lettres, lequel se trouvant attaché 
à la commission qui, dans l’Académie des Inscrip- 
tions, continue Y Histoire littéraire de la France 
commencée par les Bénédictins, étudia le moyen 
âge par devoir, fut tout étonné d’y prendre plaisir 
et invita ses collègues universitaires à le suivre sur 
ce terrain qu’il découvrait et où ils ne l’accompa- 
gnèrent d’ailleurs que rarement et de loin ; enfin et 
surtout la présence au ministère de l’Instruction pu- 
blique d’un littérateur ami de la science, qui avait 
lui-même effleuré l’étude de l’art et de la poésie au 
moyen âge et qui en avait aperçu l’intérêt. C’est à 


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PAULIN PARIS 


l’initiative de M. Fortoul que fut due la création de 
cette chaire, dont la première leçon fut prononcée, 
dans cette salle et à cette place où je parle, le 
l ep mars 1853. C’est une date à retenir. 

La chaire créée, il fallait s’enquérir du titulaire. 
On peut dire que l’opinion publique désignait celui 
qui fut choisi. Ce que Paulin Paris avait fait pour 
la littérature du moyen âge au moment où il fut 
nommé professeur au Collège de France était con- 
sidérable et éclatant. D’autres avaient publié plus 
de textes; d’autres avaient peut-être serré de plus 
près certaines questions philologiques, encore, à 
vrai dire, obscures pour tout le monde en France; 
d'autres enfin avaient exposé leurs idées sous une 
forme plus ample, plus oratoire et plus accessible 
au grand public : aucun ne connaissait réellement 
aussi bien la littérature du moyen âge dans toutes 
ses variétés, aucun ne l’avait prouvé par des publi- 
cations aussi diverses, aussi nombreuses et aussi 
importantes, aucun n’y avait fait autant de décou- 
vertes et ouvert autant de voies. 

Né le 25 mars 1800, en Champagne, dans un vil- 
lage où son père était notaire, Paulin Paris vint 
jeune à Paris. Son père l’y envoyait pour faire son 
droit : ce ne fut pas ce dont il s’occupa le plus. 
Ayant eu l’occasion d’apprendre l’anglais, il se pas- 
sionna pour la gloire de lord Byron, alors dans 
tout son éclat, et débuta dans la carrière littéraire, 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 215 

en 1824, par un petit écrit où, sous le titre à moitié 
ironique d ’ Apologie de l'école romantique , il invitait 
la poésie française moderne à se retremper à deux 
sources, la poésie étrangère, surtout celle de Byron, 
et l’art du moyen âge. Non seulement il opposait la 
cathédrale de Reims, à l’ombre de laquelle il avait 
été élevé, aux plus beaux monuments de l’archi- 
tecture classique, mais il parlait déjà de l’ancienne 
littérature française avec une connaissance que dès 
lors bien peu de gens partageaient avec lui. Après 
avoir fait un vif éloge de Villehardouin, de Joinville 
et de Froissart, déjà familiers au public lettré, il 
ajoutait : « Ge que je viens de dire de nos anciennes 
histoires, je puis le répéter avec encore plus de jus- 
tice de nos anciens romans Les étrangers ont su 

les apprécier, mais ils les ont presque tous défi- 

gurés. J’apprendrai sans doute à plusieurs lecteurs 
que l’histoire des chevaliers de la Table Ronde, 
celle du beau Tristan, de la belle Isoude, de Lan- 
celot et de la Dame du Lac, que les douze Pairs de 
la cour de Charlemagne sont tous originaires de 
France ; quelques-uns des récits transportés par les 
ménestrels dans les châteaux anglais, italiens ou 
espagnols ont donné naissance aux contes de Boc- 
cace, à l’histoire de Tirant le Blanc, aux fictions de 
Bojardo et au ravissant poème d’Arioste. Mais quant 
aux Français, loin de tirer parti d’une source aussi 
riche, ils ont préféré copier les étrangers qui les 


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PAULIN PARIS 


avaient eux-mêmes copiés. » Et plus loin il engage 
les Français à sortir enfin de cette inexcusable 
ignorance, à étudier dans les manuscrits ces vieux 
romans que les étrangers sont unanimes à nous 
envier et qu’ils admirent depuis des siècles. Ce con- 
seil, il l’avait évidemment déjà suivi lui-même, car 
il dit dans une note, après avoir rappelé le passage 
où Dante attribue à la lecture d’un roman français 
le moment d’entraînement fatal qui perdit Fran- 
cesca pour l’éternité : « Il est impossible d’exprimer 
quel plaisir j’éprouvai en retrouvant, il y a quelque 
temps, dans le Saint-Graal, le passage même dont 
parle Dante. » C’était dans un manuscrit, comme il 
n’en manque pas, où le Lancelot était réuni au 
Saint-Graal , qu’il l’avait retrouvé avec une aussi 
agréable surprise. 

Ce fut donc un grand bonheur pour lui que l’oc- 
casion qui lui fut offerte, en 1828, d’être attaché, 
dans un rang bien modeste, à ce cabinet des ma- 
nuscrits de la Bibliothèque du roi dont il avait sou- 
vent été l’héte passager, enviant sans doute ceux 
qui avaient un libre accès à tous ces trésors, et où 
il devait passer près de cinquante ans dans le tra- 
vail le plus passionné et le plus doux. Répondant, 
quelques années plus tard, à un écrivain qui avait 
dit que les manuscrits de nos vieux romans en prose 
et en vers « sont difficiles à déchiffrer et semblent 
braver la patience et la curiosité des littérateurs », 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 217 

il s’écriait avec l’accent le plus vrai : « Pour moi, 
je ne demande pas qu’on me sache le moindre gré 
de les avoir déchiffrés . En effet, combien d’heures 
ai-je vues passer rapidement en poursuivant cette 
lecture! combien de romans du jour et de gazettes 
ai-je fermés pour étudier plus longtemps ces admi- 
rables compositions, images de l’esprit, des mœurs 
et des croyances de nos ancêtres! Combien de fois 
alors n’ai-je pas mis un frein à mon enthousiasme, 
en me rappelant avec une sorte d’effroi l’aventure 
du chevalier de la Manche! Honnête don Quichotte! 
les romans coupables de ta folie n’étaient que de 

longues paraphrases décolorées Que serais-tu 

devenu si tu avais lu les originaux? » 

Malgré la sincérité de ces effusions, leur ton même 
prouve que celui qui s’y livrait ne dépassait pas la 
mesure, comme l’ont fait trop d’admirateurs des 
productions du moyen âge. Déjà dans un de ses 
premiers écrits, il s’élève contre cet enthousiasme 
aveugle qui trouve sublime ou charmant, sans dis- 
tinction, tout ce que nous ont conservé de vieux 
manuscrits. Resté fidèle jusqu’à la fin de ses jours 
au culte des classiques anciens et modernes, l’apo- 
logiste du romantisme ne fut jamais la dupe des 
mots; il ne prétendit pas inaugurer dans une cha- 
pelle fermée un culte aussi étroit que fanatique. 
Cette chapelle de sa dévotion la plus habituelle, il 
voulait l’ouvrir au contraire, et il l’a ouverte dans 


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PAULIN PARIS 


le grand Panthéon de l’esprit humain, où la cou- 
pole centrale abritera toujours les marbres immor- 
tels de la Grèce, et en écrivant sur la porte : Introite , 
nam et hic dii sunt , il réclamait seulement contre 
l’injuste exclusion qui fermait l’accès du temple pré- 
cisément à nos dieux nationaux, dont les images, 
parfois gauches et grossières, mais pleines de vie et 
souvent, dans leur naïveté, de force et de grâce, 
ont été pétries de notre argile et façonnéeà par les 
mains de nos aïeux. « Oui, disait-il encore à la fin 
de sa carrière, presque dans les mêmes termes qu’au 
début, j’ai regretté le profond oubli où nos vieux 
romans sont tombés dans notre France Se pour- 

rait-il qu’après avoir été traduits dans toutes les 
langues ouvertes à la culture littéraire, après avoir 
lait les délices de l’Europe entière, ils fussent réel- 
lement indignes d’une attention sérieuse? On 

juge avec plus de bienveillance les premières pro- 
ductions du génie français en Allemagne, en An- 
gleterre, en Italie..... Dans la plupart des grands 
centres d’éducation, une chaire y est réservée à l’en- 
seignement des origines de notre langue et de notre 
littérature, et cette chaire n’est pas encore accordée 
dans nos Facultés des lettres aux mêmes études. Si 
nos enfants, en quittant les bancs de l’école, étaient 
déjà rompus aux formes de notre ancienne langue, 

tous ceux qui voudraient passer pour lettrés 

sans cesser d’admirer et d’étudier les grandes œuvres 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 210 

d’art et de poésie que l’antiquité nous a léguées, 
accorderaient un regard de plus en plus favorable 
aux premières créations de la romancerie française, 
et nous pourrions hardiment répéter avec Horace : 

Multa renascentur quæjam cecidere » 

J’ai cité ces passages, Messieurs, pour vous mon- 
trer que le point de vue purement littéraire fut tou- 
jours prédominant dans l’intérêt que mon père por- 
tait aux productions du moyen âge. Toute sa vie, 
il chercha à en répandre le goût, à leur conquérir 
des sympathies chez les gens du monde, chez les 
littérateurs purs, chez les femmes elles-mêmes. 
C’est dans cet esprit qu’il choisit souvent les textes 
dont il a donné l’édition, qu’il écrivit plusieurs de 
ses préfaces et de ses notices, qu’il mit « en nou- 
veau langage » les Aventures de maître Renart et 
d’Ysengrin son compère , et Garin le Loherain , et 
enfin les Romans de la Table Ronde . Il faut recon- 
naître que ses efforts n’ont pas été couronnés d’un 
plein succès, et peut-être y avait-il quelque illusion 
dans l’espoir qui les animait. En tout cas, nous com- 
prenons aujourd’hui un peu différemment l’étude du 
moyen âge. Nous nous attachons moins à l’appré- 
cier et à le faire apprécier qu’à le connaître et à le 
comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout, 
c’est de l’histoire. Certes le profit que trouve l’his- 
toire à l’étude des œuvres littéraires du passé 
préoccupait aussi mon père : il a publié plusieurs 


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PAULIN PARIS 


textes d’un intérêt surtout historique, et il a insisté 
à mainte reprise sur les précieux renseignements 
que les œuvres purement poétiques apportent à 
l’histoire des mœurs, des institutions, de la civilisa- 
tion générale. Mais nous allons un peu plus loin : 
nous regardons les œuvres poétiques elles-mêmes 
comme étant avant tout des documents historiques, 
comme faisant partie de l’histoire prise dans son 
sens le plus large, comme étant les faits mêmes de 
l’histoire de la langue, des sentiments et de la 
pensée. Quant à la sympathie du public pour ces 
œuvres, à leur diffusion comme sources de jouis- 
sances littéraires, à leur introduction dans l’éduca- 
tion nationale, nous les souhaitons assurément, au 
moins dans de certaines limites; mais nous ne les 
attendons que d’un progrès lent, qui ne peut s’ac- 
complir et s’accélérer que si d’abord une critique 
sévère et rigoureusement historique a préparé le 
terrain, creusé les sillons et trié les semences : alors 
des mains plus hardies et plus heureuses pourront 
confier à la terre nouvelle quelques-unes des graines 
de ces fleurs oubliées, écloses jadis spontanément 
sur le sol de la douce France, et qui retrouveront 
peut-être, au milieu d’une flore parfois bien diffé- 
rente et souvent exotique, un peu de leur éclat 
éteint et de leur parfum évanoui. D’ailleurs si ceux 
qui s’efforcent de répandre la connaissance et le 
goût des œuvres du moyen âge ont encore à lutter 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 221 

contre l’inertie du public, ils ne rencontrent plus 
dans la critique cette résistance aveugle et violente 
qui s’opposait aux premières tentatives. Notre 
horizon littéraire s’est singulièrement élargi depuis 
cinquante ans : nous avons appris à connaître, à 
goûter les formes les plus variées qu’a revêtues 
l’éternelle recherche de l’émotion esthétique; la 
« littérature du monde » que rêvait Goethe existe 
réellement pour tous les esprits cultivés, et leur 
ouvre, de la Chine à l’Islande, des plus antiques 
poèmes de l'humanité aux chansons populaires de 
nos campagnes, l’immense diversité de son domaine 
multiple. Vouloir exclure de cette attention univer- 
selle uniquement le moyen âge, et précisément le 
moyen âge français, semblerait aujourd’hui aussi 
vain que puéril. Aussi les rares protestations qu’il 
arrive parfois d’entendre encore à ce propos font- 
elles l’effet de ces projectiles oubliés qui viennent 
tout à coup, maniés par une main maladroite, à 
faire explosion sur un champ de bataille depuis 
longtemps abandonné. 

Une fois admis dans ce paradis où tous les fruits 
étaient à portée de sa main, le jeune bibliothécaire 
s’attaqua d’emblée aux plus savoureux, aux plus 
substantiels. En 1831 il imprimait, comme premier 
volume d’une collection des romans des douze pairs , 
le roman de Berte aux grands pieds, d’Adenet le 
Roi. Celte publication et la préface qui la précède 


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PAULIN PARIS 


marquent une date importante dans l’histoire de 
nos études. Personne en France ne s’était douté 
jusque-là que la France du moyen âge eût possédé 
une grande poésie épique. Les anciennes chansons 
de geste, mises en prose et imprimées aux xv® et 
xvi® siècles, avaient été connues sous cette forme et 
prises pour de simples romans. Même quand on 
eut remarqué quelques-uns des originaux en vers 
conservés en manuscrit, on continua, sous l’empire 
du préjugé ainsi établi, à les considérer comme des 
romans semblables aux autres. En 1812, il est vrai, 
un poète allemand, épris du moyen âge et de la 
poésie populaire, étant venu à Paris, y avait lu ou 
même copié plusieurs de nos textes épiques les plus 
importants, et avait révélé au public lettré de son 
pays l’existence de la vieille épopée française; d’au- 
tres savants allemands avaient profité de ses indi- 
cations, et dès 1828 une chanson de geste française, 
le FierabraSj revêtue, il est vrai, d’une mauvaise 
forme provençale, avait été imprimée à Berlin et 
accompagnée de nombreux extraits de poèmes fran- 
çais. Mais les publications de Louis Uhland, de Va- 
lentin Schmidt, de Diez, de Bekker n’avaient guère 
pénétré en France, où la connaissance de l’allemand 
était alors tout à fait exceptionnelle, et mon père, 
qui ne possédait pas cette connaissance, s’enfonça 
seul et sans aucun guide dans cette vieille forêt où 
il se frayait la voie avec un plaisir mêlé de surprise 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 223 

et où il ne se savait précédé par personne. Il ou- 
vrait l’un après l’autre ces antiques volumes où 
dormait depuis des siècles notre épopée nationale, 
il en contemplait avec un ravissement étonné les 
grandes proportions, les traits vigoureux et simples ; 
les passions, les guerres, les tumultes de l’âge 
féodal surgissaient tout à coup devant ses yeux, et, 
comme le laboureur de Virgile, en mettant au jour 
les sépulcres des aïeux, il s’émerveillait de la gran- 
deur de leurs ossements. En présentant au public 
le premier des poèmes ainsi retrouvés, il leur donna 
à tous leur véritable nom, celui de chansons de 
geste (c’est-à-dire appartenant à l’histoire nationale), 
et il ne craignit pas, pour la première fois en 
France, de prononcer à leur sujet « ce grand mot 
d’épopée, recordeur de l’Iliade ». Il démontra que, 
comme les rapsodies homériques, nos vieux poèmes 
étaient chantés au son des instruments et méri- 
taient pleinement le nom de chansons, que leur 
donnent les anciens témoignages, et qui avait égaré 
les modernes jusqu’à leur faire croire que la Chan- 
son de Roland, était une petite pièce en couplets 
munie d’un refrain; il reconnut les règles de la ver- 
sification de ces poèmes; il prouva qu’ils étaient 
non les imitations, mais les sources de la prétendue 
chronique de Turpin; il fit voir la différence pro- 
fonde qui sépare les chansons de geste des contes 
bretons; il posa en un mot, malgré quelques appré- 


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PAULIN PARIS 


ciations erronées ou -trop peu précises, les bases de 
l’histoire de notre poésie épique, qu’il devait tant 
contribuer encore à éclaircir. 

Il reconnaissait, dans cette même préface, que le 
poème assez moderne et tout épisodique qu’il pu- 
bliait était loin de donner une idée suffisante de 
cette poésie, si archaïque en certains morceaux, 
parfois si barbare et ordinairement si nationale : 
« J’ai senti, disait-il (p. viii), que pour conquérir 
des lecteurs à nos plus anciens poèmes, il fallait dé- 
buter moins par le plus beau que par le plus court 
et le plus exempt de difficultés philologiques. » La 
chanson de Garin le Loherain , qu’il mettait au jour 
en 1833, était d’un tout autre caractère. Quels que 
soient les faits historiques, jusqu’à présent non re- 
trouvés, sur lesquels s’appuient les différents poèmes 
composant le vaste cycle des Loherens , il représente 
éminemment, dans ses plus anciennes parties, la 
grande épopée féodale ; il est l’expression, idéale et 
réelle à la fois, de la société aristocratique qui 
s’éleva sur les débris de l’empire de Charlemagne 
et domina le monde occidental et surtout la France 
du ix® au xii® siècle. La préface de* l’édition de 
Garin aurait fourni une occasion plus naturelle que 
celle de Berte d’exposer l’histoire et de déterminer 
les traits principaux de notre vieille poésie épique. 
Cette tâche, qu’il s’était d’abord proposée, mon père 
ne la remplit pas alors; il en fut délourné par la 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 225 

nécessité urgente d’une polémique qu’il n’avait pas 
prévue : comme les ouvriers de la Bible, il travail- 
lait à la reconstruction de notre passé poétique la 
truelle dans une main et l’épée dans l’autre. Fauriel 
était alors professeur de littérature étrangère à la 
Faculté des lettres. S’emparant, comme c’était son 
droit, du domaine nouveau qui venait d’être ouvert 
à la critique comparative, il avait exposé, dans des 
leçons éloquentes, une théorie toute personnelle sur 
l’origine de l’épopée chevaleresque. D’après lui, 
qu’elle célébrât les gestes des rois de France et de 
leurs vassaux ou les prouesses des compagnons 
d’Arthur, cette poésie était foncièrement proven- 
çale; les chansons et les romans français n’étaient 
que de pâles imitations d’originaux en langue d’oc 
perdus. C’est à la réfutation de ces spirituels para- 
doxes que l’éditeur de Garw, surpris par leur pu- 
blication au moment où ses deux volumes allaient 
paraître, consacra sa préface. Dans ces pages, que 
des juges compétents trouvèrent trop vives, mais 
qui en somme étaient parfaitement judicieuses, il se 
bornait à détruire par des faits les allégations de 
son brillant adversaire. Le Garin , dans cette échauf- 
fourée, fut quelque peu oublié, et l’exposition des 
questions générales relatives à notre ancienne épo- 
pée fut remise à une occasion plus favorable. « J’ai 
cru, dit-il (p. iv), qu’il valait mieux réunir en un 
seul volume, et comme en un seul faisceau, tout ce 

15 


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PAULIN PARIS 


qui touche à Y Histoire des chansons de geste . Je ter- 
mine en ce moment mon travail. » « Le poème de 
Garin le Loherain étant (p. vi) l’une des plus impor- 
tantes chansons de geste conservées, j’ai' lon- 

guement parlé de son caractère et de sa composi- 
tion dans Y Histoire des chansons de geste . » En 
marge de cette phrase, en 1856, mon père écrivait 
dans son exemplaire : « Cette histoire n’est pas en- 
core faite aujourd’hui, vingt-trois ans plus tard! » 
Il en a fait pourtant d’importants chapitres, soit 
dans ses Manuscrits français , soit dans Y Histoire 
littéraire de la France , où il a consacré aux chan- 
sons de geste deux ouvrages, on peut le dire, l’un 
de 500, l’autre de près de 400 pages in-quarto; iL 
en a parlé à plusieurs reprises dans son cours et il 
a publié quelques-unes de ses leçons sur ce grand 
sujet, de l’étude duquel il a rendu son nom insépa- 
rable. Mais de l’histoire qu’il rêvait en 1833, nous 
pouvons répéter aujourd’hui, près de cinquante ans 
après : « Elle n’est pas ei.core faite ! » Le grand ou- 
vrage deM. Léon Gautier sur les Épopées françaises 
n’a pas le même plan, et d’ailleurs il est loin d’être 
achevé. Ce furent sans doute les difficultés de l’en- 
treprise qui firent reculer mon père, après qu’il eut 
rédigé plusieurs parties. Les difficultés n’appa- 
raissent que vaguement à qui conçoit une œuvre; 
elles se dressent à chaque pas devant celui qui 
l’exécute. Toutes nos Chansons sont loin d’être pu- 


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I 


ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 227 

bliées ; quand elles le seront toutes d’une manière 
satisfaisante, quand on aura pu à loisir les étudier 
sur toutes leurs faces, il sera temps d’écrire l’his- 
toire dont Paulin Paris aura l’honneur d’avoir donné 
le titre et l’idée. 

La poésie épique ne fut pas seule à l’attirer dans 
ce grand cimetière de notre ancienne littérature où 
il promenait ses recherches et ses évocations. La 
poésie lyrique lui offrit un autre genre d'intérêt. 
Elle avait plus anciennement suscité la curiosité. 
Thibaud de Champagne, grâce à son rang et à la 
romanesque légende de ses amours, le châtelain de 
Couci, grâce à l’aventure tragique où on a introduit 
son nom, avaient, dès le siècle dernier, trouvé des 
éditeurs et des commentateurs. Mon père remonta 
plus haut : il s’attacha surtout aux chansonniers du 
xi; e siècle, aux premiers qui introduisirent chez 
nous l’art lyrique des troubadours, et dans les 
œuvres desquels respire encore un souffle plus naïf 
et plus personnel. En fouillant, pour retrouver leurs 
œuvres, dans les manuscrits de la Bibliothèque, il 
rencontra une poésie lyrique inconnue jusque-là, 
d’un caractère presque populaire et à moitié épique, 
des chansons, souvent anonymes, retraçant dans de 
courts tableaux des aventures ou plutôt des situa- 
tions amoureuses, et pleines d’une grâce archaïque 
et d’une saveur toute française. 11 réunit dans une 
gerbe un choix fait dans ces deux moissons et l’offrit 


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PAULIN PARIS 


au public sous le nom de Romancero français (1833). 
Toutes les productions de ce genre des romances, si 
particulièrement intéressant, ont été réunies depuis 
par M. Karl Bartsch. Quant à la poésie lyrique d’un 
caractère plus artistique, elle attend encore presque 
entière des éditeurs et des historiens ; dans un tra- 
vail qui ne remplit pas moins de 320 pages de l'His- 
toire littéraire , mon père a donné, d’après les ma- 
nuscrits de Paris, une première reconnaissance de 
ce grand domaine, jardin cultivé avec art par les 
plus nobles mains comme par les mains bour- 
geoises, dont les fleurs innombrables manquent un 
peu d’éclat dans leurs couleurs et leurs parfums, 
mais qui mérite assurément toute l’attention de la 
science. 

Bientôt ce fut sur le champ de l’histoire qu’il 
dirigea ses investigations. Dès 1833, dans un Mé- 
moire sur la relation originale des voyages de Marco 
Polo , il avait prouvé que le récit du célèbre voya* 
geur avait d’abord paru en langue française. De 1836 
à 1840 il publia les Grandes Chroniques de Saint - 
Denis , traduction faite au xm e siècle et remaniée 
au xiv® de la compilation latine connue sous le 
même nom. En 1838 il donna au public une œuvre 
d’une bien autre importance, les mémoires de Jof- 
froi de Villehardouin sur la conquête de Constanti- 
nople. Cet admirable écrit, qui ouvre si fièrement 
l’incomparable série de nos mémoires, n’avait été 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 229 

imprimé jusque-là que dans des versions rajeunies, 
où rien ne restait plus de la belle langue, de l’allure 
à la fois majestueuse et primesautière, de la mâle 
et simple éloquence du maréchal de Champagne. 
M. de Wailly a donné récemment de ce beau livre 
une édition plus rigoureusement critique, où le 
fond et la forme, par la comparaison méthodique 
de tous les manuscrits, ont été restaurés avec le 
soin qu’exigent les progrès faits aujourd’hui par la 
science ; mais à son prédécesseur appartient l’hon- 
neur d’avoir fait le premier résonner à nos oreilles 
la voix pleine, vibrante, et douce dans sa rudesse 
du héros qui dicta, il y a six siècles et demi, la 
véridique histoire des merveilles qu’il avait vues et 
accomplies. 

C’est encore à l’histoire, en même temps qu’à la 
poésie, qu’appartient une publication qui passionna 
mon père pendant de longs mois, et qui, par une 
malheureuse coïncidence, fut mise en vente, s’il 
m’en souvient bien, le 22 février 1848. Le public 
avait alors d’autres soucis que la première croi- 
sade, et la Chanson d'Antioche passa presque ina- 
perçue. C’était injuste, car peu d’anciens textes 
méritaient plus d’attirer l’attention. En lisant dans 
les manuscrits les immenses poèmes consacrés aux 
guerres saintes, mon père avait remarqué, au milieu 
de récits à peu près complètement fabuleux, un 
long épisode, relatif à la première de ces guerres, 


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230 


PAULIN TARIS 


où non seulement presque tout était conforme aux 
données historiques les mieux assurées, mais où un 
grand nombre de détails, inconnus aux chroni- 
queurs latins, se présentaient avec l’apparence de 
la vérité, et où les personnages, les lieux, les événe- 
ments étaient décrits avec une vie, une couleur, 
une réalité que ne pouvaient offrir les textes latins, 
empreints d’une extrême gaucherie ou revêtus au 
contraire du vernis banal de la rhétorique scolas- 
tique. Il détacha cet épisode, dont la fin était assez 
nettement marquée, et le publia sous le nom de 
Chanson d,' Antioche , justifié par l’importance capi- 
tale qu’ont dans le récit le siège et la prise d’An- 
tioche, et confirmé par d’anciens témoignages. Il 
dut d’ailleurs reconnaître que la forme primitive 
de ce récit, apparemment émané d’un témoin ocu- 
laire, Richard le Pèlerin, ne nous était pas parve- 
nue, et qu’il fallait se contenter du renouvellement 
où, vers la fin du xn e siècle, Graindor de Douai avait 
substitué, suivant la mode de son temps, des rimes 
exactes aux libres assonances du vieux pèlerin. Le 
travail préparatoire de cette édition lui fit étudier 
l’histoire des guerres d’outre-mer; il s’y intéressa 
toujours vivement : quand, il y a quelques années, 
on contesta la valeur historique de la Chanson 
d* Antioche , il retrouva pour la défendre toute l’ar- 
deur de ses polémiques juvéniles; et son dernier 
ouvrage, dans l’ordre d’études qui nous occupe seul 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 231 

ici, a été l'édition de l'ancienne version française 
de Guillaume de Tyr, l’auteur de cette grande his- 
toire de la conquête de la Terre Sainte achevée au 
moment où les chrétiens allaient la perdre, l’un des 
monuments qui font le plus d’honneur à l’historio- 
graphie du moyen âge. 

Tant de voies nouvelles et diverses ouvertes à la 
science ne lui avaient pas encore suffi. En 1836 il 
commençait la publication du plus considérable, 
du plus utile peut-être, de ses ouvrages, les Manu- 
scrits français de la Bibliothèque du Roi. 11 voulait 
prendre l’un après l’autre les manuscrits du fonds 
français, les décrire, en déterminer la date, l’ori- 
gine, les anciens possesseurs, et enfin les analyser 
et en apprécier le contenu. Cette dernière tâche 
dépassait de beaucoup celle que s’impose d’ordi- 
naire un rédacteur de catalogue; aussi le livre en 
question est-il toute autre chose qu’un catalogue. 
On y trouve, à propos de tel ou tel manuscrit, de 
longues dissertations d’histoire ou d’histoire litté- 
raire, parfois presque des ouvrages entiers. Avec ce 
système, il était impossible d’avancer vite. Sept 
volumes, publiés de 1836 à 1848, ne contiennent la 
description que d’un millier de manuscrits. La révo- 
lution de 1848, en retirant à l’entreprise le léger 
subside que lui accordait le ministère, en empêcha 
la continuation : deux volumes, prêts pour l’im- 
preosion, sont restés inédits. Heureusement les ma- 


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232 PAULIN PARIS 

nuscrits qui portaient les premiers numéros dans 
l’ancien fonds français étaient les plus intéressants 
pour le moyen âge; parvenu à l’endroit où il fut 
arrêté, l’auteur aurait eu à remplir bien des vo- 
lûmes de notices sur des productions plus modernes 
ou de moins de valeur que celles qu’il avait étu- 
diées dans les sept premiers. Il y avait rencon- 
tré la littérature du moyen âge sous toutes ses 
formes, non seulement celles dont il s’était déjà 
occupé devant le public, chansons de geste, chan- 
sons d’amour, chroniques, poèmes historiques, mais 
d’autres qu’il n’avait pas encore abordées. Ce fut le 
cas pour les grands romans en prose de la Table 
Ronde , dont il eut à décrire les plus anciens et les 
plus volumineux exemplaires. Il les lut, ou plutôt 
il les relut (car nous avons vu que dès 1824 il en 
avait pris connaissance) avec un plaisir toujours 
croissant, et dès lors il essaya de les classer, de les 
apprécier, d’en déterminer la date et la patrie. Ce 
sujet si difficile ne cessa plus de l’occuper ; il le 
traita dans son cours, et pendant neuf ans, de 1868 
à 1877, il publia, en cinq volumes, en les accompa- 
gnant d’introductions et de dissertations, les Ro- 
mans de la Table Ronde mis en nouveau langage. 
Soit dans ses leçons, soit dans le premier volume 
de cet ouvrage, soit dans un article de la Romania 
(1872), soit enfin dans son épilogue, il modifia à 
diverses reprises le système qu’il avait proposé 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 233 

jadis pour grouper et caractériser ces grandes com- 
positions. Ce système, nous aurons à l’examiner 
cette année, en étudiant à notre tour le roman de 
Lancelot et les autres : quels que soient les change- 
ments qui doivent y être apportés par une critique 
en possession de matériaux plus nombreux, à mon 
père restera le mérite d’avoir essayé de porter un 
peu d’ordre et de lumière dans ce qui n’était avant 
lui qu’un chaos. Le premier et le seul depuis des 
siècles, il avait lu dans leur entier ces immenses 
compositions dont il a donné des traductions ou 
analyses qui permettent à tout le monde d’avoir 
une connaissance suffisante au moins de quelques- 
unes d’entre elles. Et cette lecture, fastidieuse pour 
tant d’autres, avait pour lui un attrait infini. Je le 
vois encore, courbé sur ces énormes volumes du 
xm e siècle, aux innombrables feuillets couverts sur 
trois ou quatre colonnes d’une écriture fine et ser- 
rée, laissant passer les heures sans en avoir con- 
science, et se replongeant, après une interruption 
presque toujours importune, dans le monde en- 
chanté qu’évoquaient ces pages antiques et où, 
pendant de nouvelles heures, il vivait tout entier. 
Ses dernières paroles, en terminant le livre où il a 
essayé d’en faire revivre une partie pour les autres, 
indiquent assez le plaisir qu’il goûta en s’y absor- 
bant ainsi : « De tous nos contemporains, dit-il, je 
suis peut-être le seul qui ait complètement lu ces 


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234 


PAULIN PARIS 


romans du cycle d’Artus, premiers ancêtres de tous 
les ouvrages qu’on a depuis désignés sous le nom 
de romans . Plus je les ai étudiés, plus j’ai compris 
la vogue incomparable qu’ils obtinrent si long- 
temps, et la suprême influence qu’ils exercèrent 
sur les mœurs des gens du monde, sur l’imagina- 
tion des gens de lettres. » C'est en effet par leur 
rapport avec les mœurs de la société polie du 
moyen âge, par leur influence sur la littérature 
romanesque des temps postérieurs, que les romans 
de la Table Ronde méritent surtout d’intéresser. 
Compositions factices, dénués, dans leur forme 
française et surtout dans leur forme prosaïque, de 
la base réelle et nationale qu’ils avaient eue dans 
leur patrie d’origine et qui fait la grandeur de 
notre vraie poésie épique, ils reflètent l’idéal par- 
ticulier, souvent bizarre et toujours très conven- 
tionnel, d’un monde aristocratique à la fois naïf et 
raffiné, et ils ont été les ancêtres de tous les romans 
idéalistes qui les ont suivis, en même temps qu’ils 
ont contribué, plus que toute chose, à entourer le 
moyen âge de cette auréole de galanterie et de 
chevalerie aventureuse sous laquelle ses traits véri- 
tables ont été parfois méconnus. A ces titres, les 
romans du cycle breton méritent notre étude, et, 
sans trouver peut-être aux rédactions en prose 
autant de charmes que nos ancêtres jadis et plus 
récemment leur habile renouveleur, nous leur accor- 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 235 

derons la place importante à laquelle elles ont 
droit dans l’histoire littéraire, et nous nous effor- 
cerons de compléter les recherches entreprises par 
celui qui nous a frayé la voie. 

C’est encore en décrivant les manuscrits de notre 
grande bibliothèque que mon père eut occasion de 
s’occuper de l’ancien théâtre. Il retrouva, dans deux 
volumes qui, avant lui, n’avaient attiré l’attention 
de personne, le mystère de la Passion d’Arnoul 
Greban, que j'ai publié depuis, et où il reconnut la 
première forme de cet immense drame, forme tom- 
bée dans l'oubli par suite du succès obtenu par le 
rajeunissement que l’Angevin Jean Michel en donna 
quarante ans plus tard. 11 revint aussi à ce sujet 
dans son enseignement du Collège de France et en 
détacha, pour la publier, une remarquable leçon 
sur la mise en scène des mystères, où, rompant 
avec une tradition plus que séculaire, il démontrait 
que la scène des mystères n’était pas faite d’étages, 
superposés, mais qu’elle comprenait sur le premier 
plan un large espace vide, et, par derrière et alen- 
tour, des mansions ou lieux spécifiés où l’action se 
transportait successivement. Seul, à une des extré- 
mités du théâtre, s’élevait sur un échafaud masqué 
par des tentures le paradis où resplendissait Dieu 
le père entouré de ses anges, tandis qu’à l’autre 
bout s’ouvrait la gueule flamboyante de l’enfer. 
Personne aujourd’hui ne conteste plus cette expli- 


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230 PAULIN PARIS 

cation, aussi conforme au bon sens qu’aux textes. , 
Bien d’autres sujets spéciaux furent abordés, 
effleurés ou traités dans ces sept volumes des Manu- 
scrits français . Avant qu’il en arrêtât la publica- 
tion, mon père avait été associé à une grande œuvre 
collective qui devait encore l’obliger à étudier sous 
ses aspects divers la littérature française du moyen 
âge. Élu en 1837 membre de l’Académie des In- 
scriptions, il fut adjoint peu après à la commission 
académique qui, depuis soixante-deux ans, continue 
la grande œuvre de Y Histoire littéraire de la France , 
entreprise par les Bénédictins. Le tome XX, publié 
en 1842, contient les meilleurs morceaux peut-être 
qui soient sortis de sa plume, les quatre importantes 
notices sur Jean Bodel, Adam de la Halle, Rute- 
beuf et Adenet le Roi. Placé, pour ces études d’his- 
toire littéraire, sur un terrain solide et limité, il a 
pu montrer dans les meilleures conditions la sûreté 
de son jugement, la finesse de ses appréciations, 
l’agrément et la clarté de son exposition. Il a rendu 
à sa véritable époque, la fin du xn* siècle, la figure 
si originale de l’Artésien Jean Bodel, poète épique, 
lyrique, dramatique et satirique à la fois, que des 
conjectures malheureuses et des rapprochements 
insoutenables avaient avancé jusqu’au milieu du 
xiii®; il a fait comprendre les aspects variés du 
talent d’Adam de la Halle, cet autre Artésien, plus 
jeune d’un demi-siècle, qui nous a laissé, outre 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 237 

des chansons dont il composait également les gra- 
cieuses paroles et la musique d’un charme parfois 
encore appréciable à notre oreille, une œuvre unique 
dans notre littérature, le Jeu de la Feuillêe , mélange 
étonnant de fantaisie poétique, de personnalité 
hardie et de verve bourgeoise qui fait involontaire»- 
ment penser aux Chevaliers et aux Gaies commères 
de Windsor , et une autre composition dramatique. 
Robin et Marion , qu’on a appelée, non sans raison, 
notre premier opéra-comique; il a restitué, en la 
replaçant dans son vrai milieu et en lui rendant son 
vrai caractère, la vive et maigre silhouette de Rute- 
beuf, l’ancêtre des poètes parisiens; enfin il a repris 
et considérablement développé cette biographie 
d’Adenet le Roi, le dernier, on peut le dire, des 
grands trouveurs du vrai moyen âge, par laquelle il 
avait débuté dans ces études. Le tome XXI (1847), 
consacré surtout à des ouvrages latins, notamment 
historiques, ne contient de lui que de courtes no- 
tices ; mais dans les tomes XXII (1852) et XXIII (1856) 
ont été insérés les grands travaux sur les chansons 
de geste et sur là poésie lyrique que j’ai indiqués 
plus haut, sans parler de quelques articles de moin- 
dre importance. Le tome XXIV (1862) est occupé 
tout entier par les Discours de Victor Le Clerc et dé 
M. Ernest Renan sur l’état des lettres et des arts aii 
xiv® siècle ; mais les tomes XXV (1869) et XXVI (1873) 
contiennent de nouveau deux longs travaux de 


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PAULIN PARIS 


mon père, l’un (112 pages) sur les poèmes du cycle 
des Croisades, l’autre (380 pages) sur un certain nom- 
bre de chansons de geste omises dans le tome XXII. 
Dans le tome XXVII (1877) on trouve encore plusieurs 
notices de lui, et enfin le tome XXVIII, déposé sur le 
bureau de l’Académie quelques semaines après sa 
mort, en contient d’importantes, une notamment 
sur Jean de Meun, qui, avec une autre insérée dans 
le tome XXIII sur le Roman de la Rose , forme ce qu’on 
a jusqu’à présent écrit de plus complet et de plus 
exact sur la vie et les œuvres du célèbre poète 
Orléanais. 

Vous le voyez, Messieurs, les titres de mon père à 
occuper la chaire qu’il inaugura le 1 er mars 1853 
étaient aussi nombreux qu'incontestables. S’ils jus- 
tifiaient le choix qu’on fit de lui, ils ne le rassuraient 
cependant pas lui-même. Appelé, pour la première 
fois à l’âge de cinquante-trois ans, à parler en 
public, peu enclin à revêtir de la forme à la mode 
les résultats de ses recherches, craignant un audi- 
toire habitué à des cours plus brillants et peut-être 
plus superficiels que celui qu’il se sentait capable 
de faire, en proie à cette terrible peur qui paralyse 
l’orateur et déconcerte les auditeurs eux-mêmes, ce 
fut avec une véritable angoisse qu’il vint s’asseoir 
dans sa chaire. « Si la fondation de cette chaire est 
bonne, dit-il à ceux qui l’écoutaient, si vous en 
attendez de bons résultats, vous êtes venus ici, per- 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 239 

mettez-moi de l’espérer, avec un grand fonds d’in- 
dulgence à l’égard du professeur... Je ne me fais 
aucune illusion ; j’ai le sentiment très éclairé de ce 
qui me manque et de tout ce que vous auriez droit 
d’exiger. Quand la timidité la plus légitime n’ajoute 
pas à l’embarras de ma pensée, l’expression juste, 
nette et précise me fait encore défaut; jugez de ce 
que pourra devenir cette expression quand ces 
feuillets ne me prêteront plus leur secours, et devant 
une assemblée faite de longue main à la voix sym- 
pathique, à l’enseignement fécond et lumineux de 
l’éminent académicien (J.-J. Ampère) qui m’accorde 
aujourd’hui sans regret, je l’espère, une bonne part 
dans son domaine légitime. » Cet embarras, quelque 
peu grossi par sa modestie, était réel, et ne l’aban- 
donna jamais entièrement jusqu’au bout de sa car- 
rière de professeur. Il s’enhardit toutefois de plus 
en plus; bien qu’il écrivît à peu près toutes ses 
leçons d’avance, il en arriva bientôt à se confier à 
l’improvisation pour les faire, et il ne conservait 
plus un texte écrit que comme un nageur en pleine 
mer se fait suivre d’un bateau qui puisse le recueillir 
en cas d’accident. Ce qui lui donna, après quelques 
années, cette confiance plus grande en lui-même, 
ce fut l’accueil qu’il trouva auprès du public : non 
seulement il l’intéressa et l’instruisit, mais il s’en fit 
aimer; il se forma autour de sa chaire un groupe 
fidèle qui recueillait avec la plus vive sympathie 


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PAULIN PARIS 


son enseignement toujours nourri de faits, agréable- 
ment présenté, simple et spirituel à la fois. En 1862, 
en ouvrant la dixième année de son cours, il cons- 
tatait ce courant sympathique désormais bien établi ? 
« En dépit de l’insuffisance du professeur, disait-il, 
et du trop fréquent embarras de sa parole en votre 
présence, vous ne lui avez pas fait défaut, et cette 
salle, dans laquelle apparaissaient d’abord çà et là 
quelques rares et compatissants auditeurs, s’est peu 
à peu emplie... Nos vieux auteurs ont fait oublier 
le moderne professeur, et l’attrait du sujet a cou- 
vert les défauts de l’exposition. » C’était être trop 
modeste : ce qui avait rempli la salle, ce n’était 
pas seulement l’attrait du sujet qui y était enseigné, 
c’était surtout l’attrait personnel du professeur, 
cette conviction visible, cet amour pour ce qu'il 
exposait, ce désir d’inspirer aux autres le même 
amour, ce ton familier, cette bonhomie souvent 
piquante qui ont laissé de si aimables souvenirs à 
tous ceux qui ont pu les apprécier. 

Messieurs, mon père a professé dans cette enceinte 
seize ans ou trente- deux semestres. Après quatorze 
Uns de cours non interrompus, il me prit pour son 
remplaçant eri 1866; en 1867, il reprit possession 
de sa chaire et l’occupa deux ans encore; il en des- 
cendit à la fin du semestre d’été de 1869 pour ne 
plus y remonter, au grand regret de ses auditeurs 
assidus; je fus son suppléant pendant trois années, 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 241 

et en 1872 il prenait définitivement sa retraite, vingt 
ans après sa nomination, emportant le titre de pro- 
fesseur honoraire. Voici, classés méthodiquement, 
les sujets qu’il a traités pendant ces trente-deux 
semestres : il commença par exposer les Origines 
de notre langue et des divers genres d y ouvrages de 
notre ancienne littérature ; c’était une sorte d’intro- 
duction générale qui ne remplit que les quelques 
leçons du semestre commencé seulement par lui le 
1 er mars 1853 ; dans le semestre d’été de la même 
année, il prit pour objet de ses leçons la Poésie 
epique au moyen âge ; il y revint en 1853-54, où il 
parla des Chansons de geste , en 1862-63, où il étudia 
les Origines de la chanson de geste et surtout du poème 
des Loherains ; dans l’une de ses leçons hebdoma- 
daires de 1853 et 1853-54, il expliquait le texte du 
roman de Roncevaux 9 renouvellement du xn« siècle 
de la Chanson de Roland , et de même Raoul de 
Cambrai et G arin le Loherain dans une de ses leçons 
de 1858-59 et 1862-63; ce furent encore surtout des 
textes épiques qu’il emprunta, pour les lire et les 
commenter, à la Chrestomathie de M. Bartsch, pen- 
dant l’année 1867-68. Après les chansons de geste, 
il passa aux Romans de la Table Ronde , qui formè- 
rent le sujet de l’une de ses leçons en 1853-54, de 
ses deux leçons en 1863-64, et dont il lut et expliqua 
des morceaux choisis dans son dernier cours, en 
1868-69. L’histoire du théâtre français au moyen 

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PAULIN PARIS 


âge occupa une de ses leçons pendant deux ans, 
1854 55 et 1855-56; l’autre fut consacrée à Impli- 
cation des fables de Marie de France dans la pre- 
mière de ces années, d 'Aucassin et Nicolette et de 
chansons lyriques du xiii* siècle pendant la seconde. 
En 1856-57, il reprit le sujet qui l’avait si fort inté- 
ressé dix ans auparavant, et étudia les historiens 
originaux des Croisades; il n’y trouva pas moins 
d’attrait, puisqu’il le continua l’année suivante, et 
le reprit, avec une légère variante, en 1865-66, 
où il étudia les poésies des xn® et xiii® siècles rela- 
tives aux Croisades. Pendant deux ans, en 1859-60 
et en 1860-61, il présenta à un public qui fut parti- 
culièrement nombreux le tableau que Froissart a 
fait de son époque en si vives couleurs, et il con- 
tinua presque le même sujet l’année suivante, où il 
étudia les écrivains français du xiv® siècle, car il 
s’occupa surtout des historiens. Enfin, à côté de ces 
grands chapitres d’histoire littéraire, il choisit pour 
son cours de 1864-65 un sujet plus restreint, presque 
épisodique, qu’il étudia avec détail, le roman des 
Sept Sages de 1 tome , dont, neuf ans plus tard, j’ai 
repris ici l’attrayant examen. 

Ces cours si variés, qui l’obligeaient à de sérieux 
travaux préparatoires, ne l’empêchaient pas de 
trouver du temps pour de nouvelles publications. 
Je n’ai pas à parler ici de ses ouvrages étrangers à 
la littérature du moyen âge, comme cette édition si 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 243 

appréciée des Historiettes de Tallemant des Réaux, 
dont il fît paraître les neuf volumes de 1852 à 1858, 
comme ces intéressantes Etudes sur la vie de Fran- 
çois / ep , dont il traçait les dernières lignes l’avant- 
veille de sa mort, et que j’espère prochainement 
mettre au jour. Mais dans la période de son ensei- 
gnement il publiait les Aventures de maître Renart 
et d' Ysengrin son compère , mises en nouveau (et char- 
mant) langage , et il les accompagnait de recherches 
sur le roman de Renart qui ne sont pas une de ses 
moins importantes contributions à l’histoire de notre 
littérature. Un système s’était formé dans la tête 
d’un grand philologue allemand, Jacob Grimm, qui 
avait cru trouver dans le Renart une « épopée ani- 
male » parallèle à l’épopée humaine, qui en faisait 
honneur au génie primitil des races germaniques, 
et qui, tout en reconnaissant que les plus anciennes 
versions en langue vulgaire de divers épisodes de 
cette épopée étaient françaises, prétendait n’y voir 
que les échos affaiblis de vieilles poésies tudesques, 
et croyait même retrouver parfois, dans les imita- 
tions allemandes ou néerlandaises de nos poèmes, 
la reproduction plus fidèle des chants primitifs. 
Soutenu avec autant de science que de passion, ce 
système s’était imposé, même en France, et il fut 
adopté, bien qu’avec des restrictions et des réser- 
ves, par Fauriel dans un important article de l'His- 
toire littéraire. Sans avoir approfondi tous les argur 


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254 PAULIN PARIS 

ments de l’illustre éditeur du Reinhart Fucks , mon 
père, par la simple habitude de notre ancienne litté- 
rature et grâce au sens droit et mesuré qui le gui- 
dait toujours dans ses recherches, s’approcha bien 
plus de la vérité. Il reconnut comme le fonds essen- 
tiel des diverses branches du Renart des fables éso- 
piques, héritage de la littérature latine ; il fit hon- 
neur à des clercs des premières versions en langue 
vulgaire, c’est-à-dire en langue française, de ces 
fables, et de la première idée d’en réunir quelques- 
unes, où le loup, malgré sa force, était toujours 
dupe et le goupil toujours triomphant, grâce à sa 
ruse, dans un récit suivi, dont elles devenaient les 
épisodes. Les héros de ce duel amusant, où se retrou- 
vaient naturellement les péripéties ordinaires des 
luttes humaines, prirent dès lors une individualité que 
ne suffisaient plus à marquer leurs noms génériques; 
on leur donna des noms propres, pris dans le milieu 
même où vivaient les poètes : dès le xi e siècle, Isen- 
grin était devenu le nom du loup, Renart était celui 
de goupil, qu’il a remplacé finalement dans la langue 
commune. Ces noms avaient, d’après Grimm, une 
signification étymologique qui expliquait leur emploi 
dans les vieux poèmes allemands; mon père les 
regardait simplement comme des noms d’origine, 
il est vrai, germanique, aussi bien que tous les 
anciens noms français, mais qui avaient été choisis 
au hasard, ou pour des raisons qui nous échappent, 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 245 

et sans aucun souci d’un sens étymologique parfai- 
tement inconnu. Toutes les imitations germaniques 
étaient, d’après lui, postérieures aux poèmes fran- 
çais, et dans les parties qui leur sont propres il 
fallait reconnaître de pures inventions, et des inven- 
tions généralement peu heureuses. Ces opinions 
provoquèrent de la part de Jacob Grimm, dans le 
dernier article qu’il ait écrit, des paroles dures et 
dédaigneuses. Elles ont cependant triomphé, elles 
sont aujourd’hui celles de la science allemande elle- 
même. M. Müllenhoff, l’héritier le plus autorisé du 
grand savant hessois, a exposé, de manière à forcer 
l’adhésion, un système qui est aussi voisin de celui- 
là qu’éloigné de celui de Grimm ; M. Ernest Martin, 
à qui nous devons une édition du Reinaert flamand 
et à qui nous devrons bientôt une édition du Renart 
français bien supérieure à la première, accepte pour 
le dénouement du poème ces conclusions que Grimm 
qualifiait de « déraisonnables». Le cycle de Renart , 
il faut le reconnaître, appelle encore bien des 
recherches : à côté des fables ésopiques, dont 
l’origine elle-même est loin d’être éclaircie, il con- 
tient un certain nombre de « contes d’animaux » 
d’un autre caractère, qui se retrouvent dans la litté- 
rature populaire des nations les plus diverses, et 
qui sont sans doute arrivés à nos vieux poètes par 
la tradition orale plutôt que par les livres d’école 
où ils avaient appris à connaître les apologues de 


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PAULIN PARIS 


l’antiquité. Mais le fantôme de 1* « épopée animale » 
est dissipé pour toujours, et personne ne soutiendra 
plus sans doute ni l’origine germanique du Renart , 
ni l’importance étymologique des noms des princi- 
paux héros. 

Des questions moins intéressantes et moins com- 
pliquées sont traitées dans l’introduction du Voir 
dit , poème de Guillaume de Machaut, publié par 
mon père en 1872. C’est une espèce de confession 
en vers, à demi voilée sous des allégories et des 
pseudonymes, où le vieux poète, fort admiré de 
son temps, raconte l’étrange et piquante aventure 
qu’il eut avec une jeune fille de haute naissance, 
éprise de lui sans le connaître à la lecture de ses 
vers. On avait fait complètement fausse route en 
cherchant à déchiffrer l’anagramme qui cache le 
nom de cette Bettina du xiv® siècle : Paulin Paris 
réussit, par la sagacité la plus ingénieuse, à deviner 
l’énigme. La spirituelle préface où il raconte sa 
découverte et en expose les conséquences ajoute 
un grand attrait à l’édition de ce poème, un peu 
fade dans sa naïveté alambiquée. 

J’ai dit un mot plus haut de la traduction de 
Garin , et des Romans de la Table Ronde , terminés 
en 1877* Je suis loin d’avoir énuméré tous les tra- 
vaux de mon père dans le domaine de la littérature 
du moyen âge. J’ai laissé de côté bien des disserta- 
tions, des comptes rendus, des notes parues en 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 2i7 

divers recueils, dont l’énumération trouvera place 
dans une bibliographie spéciale que j’espère pouvoir 
lui consacrer. Je voudrais maintenant embrasser 
son œuvre d’un coup d’œil, et en démêler les traits 
principaux. L’amour de la France y domine d’un 
bout à l’autre, et la tendance à étudier ou à mettre 
en lumière tout ce qui dans notre histoire peut 
contribuer à augmenter l’honneur de notre pays. 
Dès le début de sa carrière, Paulin Paris témoignait 
son éloignement pour les historiens qui se plaisent 
à relire et à rééditer sans cesse les pages sanglantes 
ou honteuses de nos annales. Ce n’est pas qu’en 
étudiant le passé il ait jamais omis ou atténué ce 
qu’il y rencontrait de répréhensible ou d’odieux; 
mais il ne voulait pas qu’on s’attachât seulement à 
ce qui était mauvais, et il pensait d’ailleurs qu’au- 
cune époque, pas même la nôtre, n’est assez pure 
de tout blâme pour se permettre de condamner si 
sévèrement les autres. Il ne pouvait pas souffrir ces 
jugements hautains et sommaires par lesquels cer- 
tains historiens modernes, surtout ceux qui ont ou 
croient avoir un grand talent de style, prétendent 
résumer un personnage, un règne, une société. 11 
se plaisait au contraire à examiner les choses sous 
toutes leurs faces avant de les apprécier : bien loin 
de faire défiler le passé devant lui pour le glorifier 
ou le flétrir d’un mot lancé de haut et de loin, il se 
mêlait intimement à ce passé, et finissait d’ordinaire 


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PAULIN PARIS 


par vivre si complètement dans l’époque et dans le 
milieu qu’il étudiait, qu’il pensait et sentait comme 
eux et ne pouvait plus les juger du dehors. Cette 
faculté de se transporter tout entier dans un monde 
éloigné du nôtre fut chez lui toujours aussi vive, et 
en en jouissant il en souriait parfois lui-même. 
Certes, étant jeune, il avait pris sa part des grandes 
inimitiés féodales entre Lorrains et Bordelais, il 
avait ressenti les espérances et les angoisses des 
pèlerins devant Antioche. Il n’était pas moins abso- 
lument entraîné, bien des années après, dans le 
cercle d’idces et de sentiments des romans de la 
Table Ronde : il comprenait tous les raffinements 
de la prouesse et de la courtoisie chevaleresques, 
et souffrait avec Lancelot des rigueurs capricieuses 
de la reine Genièvre. Tous ceux qui l’ont fréquenté 
pendant qu’il s’occupait de Tallemant des Réaux 
savent avec quelle malice mêlée de discrétion il 
commentait, comme si elles étaient toutes fraîches 
et pouvaient compromettre des personnes vivantes, 
les révélations du mordant chroniqueur. Nous 
l’avons vu enfin, dans ces dernières années, vivre 
réellement à la cour de François I er , s’intéresser au 
sort, aux vicissitudes, à la réputation de chacun de 
ceux qui la composaient. Une injustice de l’histoire, 
une erreur de la critique à l’égard de ces person- 
nages qu’il avait connus de si près l’indignait comme 
si elle se fût adressée à un de ses proches, et ses 


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écrits portent souvent la trace de cette vivacité 
d’impressions qui ne permet pas toujours, il faut le 
reconnaître, la froide impartialité du jugement 
vraiment scientifique, mais qui donne presque à 
des écrits historiques l’intérêt et l’animation de 
relations contemporaines. 

De toutes les époques de notre histoire, celle où 
mon père vécut n’était pas, à vrai dire, celle où il 
était le plus familier. Le grand mouvement d’idées 
qui se déroule depuis le commencement du siècle 
avait passé sur sa tête sans beaucoup le pénétrer. 
Bien qu’il ait fait l’apologie du romantisme, il était 
au fond resté, par la direction générale de sa cul- 
ture et la tournure habituelle de sa pensée, un bon 
Français du xvm e siècle. La manière même dont il a 
aimé, compris et défendu la littérature du moyen âge 
aurait été celle d’un homme éclairé de ce temps-là. 
Les perspectives nouvelles, larges et un peu vagues, 
ouvertes depuis lors, en Allemagne et ensuite en 
France, à la philosophie de l’histoire, ne sollicitaient 
guère son imagination. Il aimait, comme il l’a dit 
lui-même, à regarder de près pour voir nettement. 
Au reste, il avait dans une horreur particulière les 
phrases creuses, les grands mots, les généralisations 
ambitieuses. Personne ne fut plus ennemi que lui 
de l’emphase et de l’exagération : si parfois, dans 
l’ardeur avec laquelle il embrassait chaque nouveau 
sujet de recherche, il s’est laissé aller à dépasser 


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PAULIN PARIS 


dans son appréciation la mesure et la proportion 
exacte, ce n’a jamais été pour surfaire aux yeux du 
public l’objet de son étude, encore moins la valeur 
de cette étude elle-même. 

Le trait dominant de ce qu’on peut appeler son 
caractère scientifique est en effet la sincérité. Dans 
ses nombreuses polémiques, où l’on peut trouver 
parfois trop de vivacité et une certaine facilité 
d’assertion dont en général il n'a pas su assez se 
garder, on remarque toujours la plus entière bonne 
foi. Il n’était pas seulement prêt & reconnaître les 
erreurs qui lui échappaient, il se plaisait à les 
signaler lui-même au public quand il s’en aperce- 
vait, et il le faisait sans ménagement : les termes de 
a bévue », de « grosse faute », de « méprise inex- 
cusable » ne coûtaient rien à sa plume. Ce qu’il 
avouait si galamment pour le détail, il le recon- 
naissait avec la même candeur pour l’ensemble de 
ses travaux. Il savait mieux que personne ce qui 
lui avait manqué pour donner à son œuvre le 
cachet de la perfection. Élevé à une époque où les 
études classiques renaissaient & peine après le 
grand naufrage de l’ancien régime, il ne les avait 
pas approfondies autant qu’il l’aurait souhaité par 
la suite; il s’était donné à lui-même, devenu jeune 
homme, presque toute son instruction, et pour 
variée, solide et étendue qu’elle fût, elle avait gardé 
quelque chose de fragmentaire; on y sentait un 


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peu le manque d’une méthode arrêtée et d’un lien 
philosophique. Avec l’esprit naturellement le plus 
juste et le plus clairvoyant, il lui arrivait de laisser 
échapper certains faits , d’en apprécier d’autres 
inexactement, parce qu’il travaillait pour ainsi 
dire au jour le jour, et découvrait successivement 
chacun des sujets dont il s’occupait. Enfin, par cette 
lacune dans sa préparation première, il fut em- 
pêché, et il le reconnaissait lui-même, d’être aussi 
bon philologue que littérateur. Il était difficile, 
Messieurs, il y a cinquante ans, de s’initier aux 
bonnes méthodes qui, à ce moment -là même, 
renouvelaient en Allemagne la science du langage 
et les disciplines qui en dépendent. Il n’y avait 
alors ni École des Chartes, ni École des Hautes 
Études ; le Collège de France et la Sorbonne n’ac- 
cueillaient pas l’étude des langues et des littéra- 
tures du moyen âge. Le latin était enseigné dans 
l’université comme il l’est encore, c’est-à-dire avec 
une prononciation détestable, qui en étouffe l’élé- 
ment le plus vivant, l’accent, comme il en éteint 
l’élément le plus particulier, la quantité. Raynouard 
lui-même, dans ces conditions, n’eut sur le véritable 
système des langues néo-latines que des presciences 
de génie, et fit fausse route en cherchant à établir 
leur rapport avec le latin. Les lois inflexibles qui 
règlent l’évolution des sons latins depuis vingt 
siècles étaient inconnues, et l’étymologie était un 


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PAULIN PARIS 


art divinatoire où Ton se croyait tout permis. Nous 
commençons à peine à posséder un dictionnaire de 
l’ancien français ; il n’y avait presque aucun texte 
de publié, et le sens des mots, que nous établissons 
aujourd’hui, sans y réussir toujours, à l’aide du 
rapprochement de nombreux passages, devait le 
plus souvent être deviné d’après un seul. Aussi, 
dans cet âge héroïque de nos études, la plupart 
des éditeurs se bornaient-ils à imprimer les textes 
sans commentaires ; d’autres y joignaient des glos- 
saires où bien des vocables étaient interprétés par 
des points d’interrogation. Mon père ne procédait 
pas ainsi, et il eût mieux fait sans doute d’être par- 
fois plus prudent. Au milieu d’excellentes explica- 
tions, que lui suggéraient son habitude familière de 
l’ancienne langue et sa vaste lecture, il en a pro- 
posé plus d’une qui ne se soutient pas et qui n’a pas 
toujours été pesée avec assez de réflexion. Mais 
il y a du moins un défaut qu’on ne peut lui repro- 
cher, comme à tant d’autres, et dont l’absence lui 
fait grand honneur : il n’a jamais imprimé un pas- 
sage qu’il ne comprenait pas sans essayer de l’ex- 
pliquer ou sans avouer qu’il n’en saisissait pas le 
sens. Nous retrouvons là, Messieurs, cette sincérité 
dont je parlais tout à l’heure, qu’il m’a sans cesse 
recommandée, qu’il m’a, je l'espère, transmise, et 
avec laquelle j’ai parlé de ses travaux, sûr qu’il 
l’approuverait s’il pouvait l’entendre. 


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ET LA LITTÉRATURE DU MOYEN AGE 253 

Messieurs, Paulin Paris, on l’a dit et je le répète 
bien volontiers, fut avant tout un initiateur. Ceux 
qui ouvrent de > routes le font pour qu’on les par- 
coure et qu’oa les prolonge. Le meilleur hommage 
que nous puissions rendre à sa mémoire, c’est de con 
tinuer son œuvre en la modifiant comme il l’aurait 
fait s’il l’avait trouvée à l’état d’avancement où il l’a 
mise, au lieu d’avoir à l’entreprendre par les fon- 
dements. L’étude de l’histoire est ce qui distingue 
par-dessus tout les nations civilisées de celles qui 
ne le sont pas. La haute culture d’une nation est, 
au moins pour une bonne part, la conscience de sa 
continuité qu’elle acquiert par l’étude de son passé. 
La manière dont elle conçoit ce passé, dont elle le 
rapporte au présent, varie et doit varier à chaque 
génération : ces variations font elles-mêmes partie 
de l’histoire et marquent les phases du développe- 
ment de la conscience nationale. Ne craignons pas 
de juger, sur tel ou tel point, autrement que nos 
devanciers les plus chers et les plus éminents, d’ap- 
précier différemment la valeur absolue ou l’impor- 
tance relative de tel ou tel phénomène appartenant 
à l’histoire des idées, des sentiments ou des faits. 
En nous révélant l’impression que produisaient sur 
eux les objets de leur étude, leurs jugements nous 
font connaître non seulement la tournure propre 
de leur esprit, mais le milieu où cet esprit avait été 
formé et s’était développé; nos jugements serviront 


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254 PAULIN PARIS 

à leur tour à l’histoire intellectuelle de notre 
temps. Mais, en gardant notre indépendance, nous 
devons conserver de la reconnaissance pour ceux 
dont les travaux ont précédé et facilité les nôtres, 
et proclamer bien haut notre respect pour ceux 
dont la longue carrière nous offre un labeur ininter- 
rompu, une activité vraiment féconde, et une sin- 
cérité qu’on ne trouve jamais en défaut. Cette 
reconnaissance et ce respect, Messieurs, j’ose le 
dire, personne de ceux qui cultivent les études aux- 
quelles est consacrée cette chaire inaugurée par lui 
ne peut les refuser à Paulin Paris, et j’en ai reçu de 
toutes parts, à l’occasion de sa mort, les témoi- 
gnages les plus touchants. Mais moi qui vous parle, 
moi qui seul sais à quel point je lui dois l’une et 
l’autre, j’ai dû m’abstenir de les exprimer comme je 
les sens, autant pour être fidèle à cette modération 
qu’il aimait à garder en toutes choses, autant pour 
ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à 
ma place, que pour ne pas m’exposer à être envahi 
par une émotion trop poignante, qui ne m’aurait 
pas laissé la liberté et la force de rendre à cette mé- 
moire si chère et encore si présente l’hommage 
public auquel elle a droit. 


fin 


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TABLE DES MATIÈRES 


Préface V 

La Poésie du moyen-age 1 

Les Origines de la littérature française 41 

La Chanson de Roland et la nationalité française. ... 87 

La Chanson du Pèlerinage de Charlemagne 119 

L’Ange et l’Ermite 151 

Les anciennes versions françaises de l’Art d’aimer et 

des Remèdes d'amour d’Ovide 189 

Paulin Paris et la littérature française du moyen âge. 211 


Coulommiers. — Typ. P. BRODARD. — 707-94. 


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Los Angeles 

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